La région de Mopti, au centre du Mali, fait face depuis 2015 à un conflit armé qui fait des nombreuses victimes. En plus de l’insécurité dans cette partie du pays avec son lot de victimes civiles et militaires, cette crise a plongé la région dans une autre plus difficile à supporter pour les populations : il s’agit de l’insécurité alimentaire. Les terroristes n’ont pas de limites. Tous les moyens sont utilisés pour soumettre les populations à leur diktat. Les populations du centre du Mali sont prises entre le marteau de la crise sécuritaire et l’enclume de la crise alimentaire. Enquête.
Entre le 07 et le 10 janvier 2021, sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, des vidéos de champs de riz en feu sont largement partagées. Il s’agit des champs de KO1, KO2 et KO3 à Dogofry, dans la commune de Niono. Les auteurs ne sont autres que les groupes terroristes qui ont envahi cette partie du pays depuis 2015.
Dans l’une des vidéos, le dénommé Hamed Biba, à visage découvert, témoigne de l’ampleur des dégâts dans son champs. Visible derrière lui, un vaste étendu réduit en cendre par la fureur des flammes. Sur place, les décortiqueuses, les motos n’ont pas été épargnées.
Deux mois plus tard, en mars 2021, les mêmes scènes ont été observées sur la toile. Les dégâts seraient « inestimables » selon les populations de Dogofry. Le 10 novembre, de la même année, c’était au tour des paysans de Bamakocoura, dans la même localité de voir partir en fumée plusieurs tonnes de riz récoltés.
Par peur de représailles, le maire de la commune de Dogofry, Modibo Kimbiry s’abstient de tout commentaire par rapport à ces incidents. Cette situation à Dogofry dans le cercle de Niono, n’est pas sans conséquence sur la sécurité alimentaire. Niono avec son Office du Niger fait partie des sept zones de production du Mali. Avec les six autres zones, l’Office Niger produit annuellement plus de 700 mille tonnes de riz.
Cette année, sur une prévision de 900 mille tonnes, les sept zones de production de l’Office du Niger (Kolongo, Niono, Ké-Macina, Molodo, NDébougou, Kouroumari et Mbéwani) vont produire 800 mille tonnes selon Bamoye Keïta, directeur de l’informatique, de la planification et des statistiques de l’Office du Niger. L’insécurité, la menace terroriste sont entre autres raisons qui selon lui explique que les objectifs fixés ne seront pas atteints.
Partant de son exemple et de celui des membres du regroupement des paysans de Macina dont il fait partie, Issa Ongoïba conteste ces données de l’office du Niger. « Au vu des champs abandonnés dans les zones de productions du fait de l’insécurité, de la psychose qui règne au sein des paysans, il est clairement difficile à mon sens que l’on puisse faire autant de rendement ». Il en veut pour preuve « personnellement, je viens de récolter mon champ en fin Octobre 2022. Je n’ai eu que 30 sacs sur deux hectares là où les années précédentes je pouvais avoir en moyenne 60 sacs par hectare soit 120 sacs les deux hectares ».
Pour expliquer cette chute de rendement, il pointe du doigt le coût des engrais qui a pris l’ascenseur cette année passant de 17 mille Fcfa à 43 mille Fcfa pour le DAP et de 12 500 Fcfa à plus de 30 mille Fcfa pour l’urée. « Cette augmentation vertigineuse parce que l’État n’a pas pu subventionner l’engrais comme les années passées, conséquences beaucoup de paysans n’ont pu s’en offrir » explique Issa Ongoïba.
Présent à Ségou en ce mois de juillet 2022 pour bénéficier d’un financement de l’Union Européenne en vue de mener des activités de sensibilisation pour la cohabitation pacifique, Mahamane Traoré témoigne des conséquences de l’insécurité sur les activités agricoles de Niono, sa ville. « Les groupes terroristes se manifestent beaucoup plus à chaque début d’hivernage. Ils sillonnent les villages pour interdire aux paysans de cultiver leurs champs. Des paysans qui ont essayé de braver ces interdictions ont été froidement tués dans leurs champs ».
Cette arme non conventionnelle des terroristes de la Katiba Macina de Amadou Kouffa qui consiste à affamer les populations a eu raison de plusieurs paysans qui, à contre cœur ont dû abandonner leurs champs pour d’autres horizons. C’est le cas de Bassékou Coulibaly, ami de Mahamane Traoré qui, après avoir reçu les injonctions des terroristes de ne pas cultiver ses trois hectares de riz et deux hectares de mil en 2021 a rejoint les sites d’orpaillages de Kéniéba, au Sud du pays pour subvenir aux besoins de sa femme et de ses enfants.
Les conséquences des champs et récoltes brûlés, des menaces contre les paysans par les terroristes commencent à se faire sentir dans le cercle de Niono et au-delà.
« Le kilogramme du riz à Niono aujourd’hui est passé de 425 Fcfa à 450 Fcfa. Ce qui est très surprenant. Le prix du kilogramme de riz n’avait jamais excédé 325 Fcfa au mois d’Août. C’était le cas dans certains cercles de la région de Ségou mais ça n’a jamais été le cas à Niono » se désole Mahamane Traoré avant de présager que si « Niono a faim le reste du pays ne sera pas épargné ».
Dans son rapport d’Avril 2002 sur la situation alimentaire du Mali, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) indique avoir distribué 2,8 millions de dollars aux personnes touchées par la crise, soit les 120 mille déplacés internes et 250 mille résidents vulnérables. A cela s’ajoute l’assistance à 208 mille personnes de 198 villages des régions de Ségou, Ménaka, Tombouctou, Gao et Mopti. Dans cette dernière région, la situation n’est guère reluisante.
Pour tenir en attendant de lendemains meilleurs, les populations de Niono peuvent compter sur la générosité d’opérateurs économiques locaux pour soutenir les ménages.
Le calvaire des femmes
Déjà difficile pour elle de se procurer des terres et de travailler à leur propre compte en temps de paix, la situation des femmes est encore plus critique avec cette crise qui secoue le pays. A côté des travaux des champs de riz, ici à Niono et environs toutes les femmes font du maraîchage. Les revenus tirer de cette activité leur permet de subvenir à leurs besoins et aussi de contribuer à alléger les charges de leurs époux. Cette activité génératrice de revenus pour elles, est depuis, menacée au même titre que les travaux des champs.
« Nous sommes pratiquement sans revenus. À l’Office riz de Niono, plus de 50% de la main– d’œuvre est assurée par les femmes. Mais avec la menace terroriste, les superficies cultivées diminuent et avec elles les revenus des femmes »,témoigne la présidente d’un groupement féminin qui a requis l’anonymat car, selon elle, la citée dans cet article pourrait l’exposer à des représailles.
Et quand elles ne sont pas empêchées par les terroristes de cultiver leurs jardins, elles sont obligées par ceux-ci de se couvrir intégralement. Ce qui selon notre interlocutrice n’est pas une tenue adéquate pour le travail de la terre. Il s’agit selon elle d’une interdiction implicite.
En plus des terroristes, les chasseurs « dozo » généralement présentés comme les défenseurs des communautés, sont selon notre interlocutrice, des bourreaux pour les femmes de la zone Office du Niger. « A tchintchindougou, les dozo ont tiré à bout portant sur une femme qui était sortie avec d’autres femmes pour défendre les jeunes du villages pris à parti par ces chasseurs ».
Pris entre les feux des terroristes et des dozo, les femmes de la zone Office riz ne savent plus à quel saint se vouer.
Bandiangara n’y échappe pas
23 Octobre 2022. Le village de Bodio situé à 15 km de Bandiagara dans la région de Mopti a été attaqué par des terroristes. Repoussés par les villageois, les terroristes dans leur repli ont mis le feu aux champs de mil. Des dégâts filmés et massivement relayés sur les réseaux sociaux.
Daouda Ongoïba, la trentaine révolue, ressortissant du village de Yangassadjou, commune rurale de Mondoro, cercle de Douentza, en ce 11 août 2022, à 5 heures du matin, monte à bord du car de la compagnie Africa Tours, direction Sévaré et ensuite son village.
Cet ancien étudiant de la faculté des Sciences et Techniques de Bamako enseigne aujourd’hui la physique-chimie dans des établissements scolaires de la capitale, Bamako. Comme un pèlerinage, il fait l’effort de se rendre chaque année, au moins une fois, auprès des siens. Lui qui, avec d’autres frères de la capitale, consent déjà d’énormes sacrifices pour soutenir les parents restés au village.
« Depuis plusieurs années, des frères et moi, cotisons pour acheter de quoi nourrir les parents au village. Ils ne peuvent plus aller au champ depuis que la crise a atteint le centre du pays. Nos champs sont à 10, 15 voire 20 km du village. Plus ils s’éloignent, plus ils s’exposent aux attaques. C’est pourquoi, nos parents ne cultivent que les quelques champs qui bordent le village ce qui est loin de satisfaire les besoins », dit Daouda Ongoïba, le cœur en peine.
Lui, le miraculé, ne cesse d’appeler ses parents à la prudence. « Je ne veux plus perdre un membre de ma famille dans cette crise », dit-il avant de se plonger dans ses douloureux souvenirs. « C’était pendant les vacances de 2012-2013, j’étais revenu au village, comme chaque année, pour aider aux travaux champêtres. Alors que nous cultivions avec mes cinq frères, à l’heure du repos, l’un d’eux m’a envoyé chercher de l’eau à boire. A mon retour, j’ai trouvé que mes frères avaient été tous assassinés par je ne sais qui. Aujourd’hui encore, personne ne sait qui est à l’origine de ces crimesodieux » nous explique, non sans peine, Daouda Ongoïba.
Depuis ce drame, sa famille a abandonné ses plus de dix hectares pour se replier dans le village de Yangassadjou situé dans la zone dite des trois frontières (Mali- Burkina- Niger) et vivre des denrées achetées par ceux qui travaillent en ville comme Daouda.
Lueur d’espoir ?
Le plan national de ripostes 2022 des autorités de la transition malienne doit permettre d’apporter des solutions d’atténuation pour près de 6 millions de personnes.
64 mille tonnes sont nécessaires en termes de moyens de subsistance. Plan national de réponses 2021 a été mis en œuvre à plus de 99% pour 32 994 tonnes de céréales distribuées par l’État en faveur de 102 837 personnes.
D’ores et déjà, plus de 33 mille tonnes de céréales ont été distribués par le commissariat à la sécurité alimentaire pour venir en aide à 1,1 million de personnes a confirmé l’Ambassadeur de la délégation de l’Union Européenne, Bart Ouvry au cours d’’une rencontre avec le Premier Ministre, Choguel Kokalla Maïga.
Pour faire face à cette insécurité alimentaire créée en partie par les groupes terroristes, l’État malien et ses partenaires, à défaut de fournir des chiffres exacts sur le nombre d’hectares incultivables du fait de la crise sécuritaire , sont mobilisés pour apporter des soutiens aux populations les plus affectées. Selon le programme Alimentaire Mondiale (PAM), de juin à décembre 2022, les besoins de financement pour assurer une relative sécurité alimentaire dans le pays s’élève à 83,9 millions de dollars sachant que sur la seule année ce sont 162 millions de dollars qui ont été mobilisés par les partenaires pour venir en aide au Mali.
Une autre aide est celle de l’armée. Depuis quelques mois, la « montée en puissance » de l’armée vantée par les autorités est constatée et appréciée par les paysans de la zone office du Niger. « Les nombreuses patrouilles des forces armées maliennes dans la zone ont contribué à réduire sensiblement les attaques de nos champs » reconnait à habitant de Dogofry.
Cet effort doit être soutenu et continu. Jusque-là épargner par les attaques, des champs de riz à Bougouwèrè dans la commune de Macina ont été brûlés au début du mois de Novembre 2002 témoigne Madou Fané, vice- président du regroupent des paysans de Macina.
Si les responsables locaux de l’office du Niger reconnaissant du bout des lèvres que des initiatives sont prises pour permettre aux paysans de travailler en toute quiétude, impossible d’en savoir davantage sans une autorisation formelle de la hiérarchie. Au niveau du département en charge de l’agriculture, la demande d’interview auprès de la chargée de communication est restée lettre morte.
Aujourd’hui, c’est la peur au ventre que les paysans de la zone office se rendent dans leurs champs avec toujours sur les lèvres la même prière « Dieu fasse que nous ne croisons pas le chemin des terroristes ».
Mohamed DAGNOKO





