Dans un monde artistique souvent mené par la vitesse et la saturation de contenus, Inès D choisi de prendre son temps. Elle sort Ka’a, son tout premier EP, cinq ans après un premier single discret. Mais il suffit d’un regard sur la pochette du projet pour comprendre que rien n’est laissé au hasard : une femme debout, forte, parée d’une tenue traditionnelle africaine, coiffée et maquillée comme une prêtresse des temps nouveaux. Autour d’elle, un fond de couleurs chaudes, presque mystiques. En main, une calebasse décorée, symbole de maternité et de transmission. Inès D ne se contente pas de chanter : elle raconte, soigne, incarne.
Derrière chaque plan, chaque note, chaque silence, il y a un regard. Et ce regard est celui d’une perfectionniste. Inès D n’est pas de celles qui jettent un titre en ligne pour exister : elle bâtit un univers. L’esthétique de Ka’a, qui signifie « magie » dans plusieurs langues camerounaises n’est pas un simple exercice de style. C’est une affirmation artistique.
Couleurs vives, contrastes marqués, visages féminins puissants, gestuelles lentes et habitées, le clip qui accompagne l’EP s’impose comme une œuvre à part entière. Elle y met en avant des femmes, dans une sororité implicite qui n’est pas forcée. Pas de slogans, pas de pancartes, mais des corps, des regards, des gestes qui racontent une force ancestrale. C’est là toute la subtilité d’Inès D : affirmer sans crier.
Douceur de femme, force d’homme
Inès D ne revendique pas son féminisme. Son engagement, elle le vit dans la chair, dans la culture, dans le geste quotidien. « J’ai gardé cette douceur de femme, mais j’ai une force d’homme », confie-t-elle aux journalistes culturels à l’occasion du Press and Play du 30 juillet 2025, consacré à son travail. Une force qu’elle attribue à son père, aujourd’hui disparu, qui lui a appris à tout faire. Orpheline, elle garde de lui non seulement une mémoire affective mais aussi une philosophie : « Il me répétait que les ancêtres lui avaient dit que la magie se trouvait dans le travail. » Cette croyance, elle l’a transformée en art de vivre. C’est aussi cette force transmise qu’elle projette sur les femmes de son clip, sans jamais chercher à les faire entrer dans une case.
Pour Inès D, la femme n’a pas à prouver qu’elle est forte. Elle l’est déjà, elle l’incarne. Et cela transparaît dans son attitude : elle porte ce qu’elle veut, comme elle le veut, quand elle le veut. Elle incarne un féminisme qui ne demande pas la permission, qui ne s’excuse pas, mais qui se vit, avec grâce, avec exigence, avec profondeur.
Une vision rare dans le paysage musical
Avec Ka’a, Inès D propose bien plus qu’un simple projet musical. Elle convoque une ambiance, un imaginaire, une réflexion. Les instruments, piano, guitare et batterie y sont utilisés avec retenue. Pas d’effet de style gratuit, pas de saturation. Elle privilégie la clarté, la justesse. Et sa voix, posée, résonne avec sincérité.
Là encore, son perfectionnisme fait œuvre. Elle confie n’avoir jamais eu beaucoup de confiance en elle. « Je ne suis jamais satisfaite », dit-elle. Ce souci constant du détail, parfois lourd à porter, donne pourtant à son œuvre une singularité rare. Elle écrit elle-même ses scénarios, même si pour Ka’a, elle s’est entourée de plusieurs talents. Mais quoi qu’il en soit, rien ne passe sans qu’elle en soit pleinement investie.
Un parcours atypique, un rythme propre
Inès D a un parcours. Native de Yaoundé, elle a grandi à Biyem-Assi dans le quartier populaire de Maison Blanche. Elle passe par la rue, les foyer et l’école de musique à l’âge de 12 ans. Première scène à 15 ans au Palais des congrès de Yaoundé puis direction le Tchad où elle chante dans les bars et restaurants. Mais c’est au Etats-Unis qu’elle se forge encore plus et c’est là où son producteur la découvre : « Comment se fait-il qu’on ne la connaisse pas ? » avait-il demandé ce jour-là à un ami qui l’accompagnait, lorsqu’il repéra Inès en train de performer dans un club Newyorkais.
Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour sortir un EP ? « Les artistes sont pressés, pas moi », répond-elle simplement. Ce choix n’est pas un manque d’ambition, mais une affirmation de liberté. Inès D refuse le diktat de la productivité. Elle veut être prête. Et Ka’a est le fruit de cette patience. Produit par le label Mabou Nkam Music Productions Sarl, L’EP est né d’une résidence de 10 jours, intense, créative.
Avec Ka’a, Inès D tisse des liens entre l’Afrique et la diaspora, entre l’héritage et l’avenir, entre la femme et l’artiste. Entre la magie et le réel. Chaque chanson, chaque image, chaque silence porte en elle une mémoire et une intention. Elle appartient à cette génération d’artistes pour qui l’art n’est pas un simple divertissement, mais un acte de soin, de vérité. Elle veut créer des clips qui marquent les esprits, qui racontent, qui guérissent. Et à ce jeu-là, elle réussit avec une intensité rare.
Issouf Koné





