La révolution technologique et la libéralisation de l’économie internationale, ont entraîné le monde dans une interdépendance globalisée, souvent au prix d’une moindre vigilance des intérêts stratégiques essentiels des Etats concernés.
Les crises récentes ont d’ailleurs révélé ce relâchement coupable de la quasi-totalité des nations. Ainsi, la pandémie de la Covid-19, avec ses ruptures de masques et de médicaments, a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement. Dans le même temps, les taxations américaines et le retour d’America First avec Trump ont remis en cause la fluidité des échanges mondiaux, tandis que les tensions sur le gaz russe, les semi-conducteurs ou la concentration des terres rares ont montré combien l’accès à certains intrants stratégiques pouvait basculer en quelques semaines. Ce sont là les prémisses qui confirment, non pas la fin de la mondialisation, mais sa reconfiguration.
On parle désormais de fin du multilatéralisme ou de démondialisation, concepts basés sur des échanges plus proches, plus sécurisés, plus politiques. La souveraineté, longtemps cantonnée au registre symbolique, devient une exigence économique de produire l’essentiel, de garantir le vital et de sécuriser le stratégique.
Le Mali, pays enclavé et en crise, n’échappe pas à cette réalité.
Economiquement, son appareil économique s’appuie principalement sur les ports de Dakar et Abidjan. Les deux corridors concentrant plus de 80 % des importations maliennes en tonnage, d’où une forte sensibilité aux aléas des ports. Une grève ou un blocage là-bas peut faire monter les prix à Bamako ou provoquer une pénurie en quelques jours.
Autre exemple, nous importons l’essentiel de nos machines et outils. Nous ne pouvons pas sortir de cette dépendance à court terme. Mais on peut en faire un levier d’apprentissage. Par exemple, agréer les importateurs sous condition de cofinancer des ateliers de maintenance locale, d’ouvrir des centres de formation d’artisans, et de lancer la fabrication progressive de pièces détachées. Autrement dit, chaque tracteur importé devrait nous rapprocher du jour où nous pourrons en fabriquer un prototype ici.
En ce qui concerne le domaine très sensible du numérique, de nombreuses données et services publics dépendent de fournisseurs de cloud étrangers, tandis que des messageries grand public servent encore aux échanges officiels. Autant de liens subis plus que choisis.
La dépendance subie, c’est quand la décision se prend ailleurs. Un port bloqué, un contrat suspendu, une politique de plateforme modifiée et tout peut s’arrêter sans recours. Notre géographie nous expose plus que d’autres à cette contrainte mais l’organisation et le sous-investissement pendant de nombreuses années l’ont aggravé.
La dépendance choisie, elle, relève d’un autre registre, celui de garder la main. Par exemple, importer pour franchir une tension ponctuelle tout en construisant des capacités agricoles, industrielles ou énergétiques. Utiliser les ports voisins tout en investissant dans des entrepôts secs, du rail et une traçabilité numérique pour stabiliser délais et coûts. Diversifier les partenaires sans s’aligner, avec des clauses claires : transfert de compétences, contenu local, possibilité de sortie. C’est une interdépendance assumée, réversible et formatrice.
Cette logique a un fondement économique. Dès le XIXᵉ siècle, David Ricardo montrait l’intérêt de se spécialiser selon les avantages comparatifs c’est-à-dire produire ce qu’on fait mieux et échanger le reste. Le principe demeure, mais il doit être relu à l’aune des vulnérabilités contemporaines parce que la spécialisation n’a de sens que si elle n’installe pas une dépendance structurelle sur les fonctions vitales (alimentation, énergie, sécurité, données). Ricardo parlait d’efficacité ; le XXIᵉ siècle impose d’y ajouter la résilience.
Plusieurs trajectoires récemment prises par d’autres Etats l’illustrent. Le Vietnam a accueilli les investisseurs en exigeant l’apprentissage local et la montée en gamme.
Le Maroc, malgré une forte exposition à l’Europe et des fragilités réelles, a converti des dépendances en leviers qu’il s’agisse des Investissements Directs Etrangers (IDE), des filières locales (automobile, renouvelables).
La Corée du Sud a intégré les chaînes mondiales en gardant la main sur sa technologie. Aucun n’est totalement autonome, mais tous ont négocié leurs dépendances.
La Chine pousse le plus loin la logique. Elle a su attirer capitaux et technologies, apprendre par la production, puis dominer des segments comme le solaire, les batteries, l’électronique ou le ferroviaire. Trajectoire efficace qui montre qu’une dépendance choisie et cadrée peut devenir une rampe d’accès à la compétence, si elle reste réversible.
Pour le Mali, l’enjeu n’est pas de tout produire, mais de définir la batterie des dépendances. A quoi nous acceptons de lier notre économie, sous quelles conditions, et avec quelles garanties de sortie ? Cela implique des choix structurants d’hiérarchisation des priorités, de pluralité des interdépendances et d’encadrement des liens par des règles simples et vérifiables.
Autrement dit, il ne s’agit pas de s’isoler, mais de concevoir nos attaches : cadrer le quoi (priorités), le qui (partenaires) et le comment (règles). C’est cette architecture, plutôt que la somme d’actions dispersées, qui transforme l’interdépendance en capacité de décision et qui fixe le quand (le moment le plus opportun pour desserrer les “entraves”.
C’est un chantier long, qui demande des institutions stables, des règles prévisibles, des compétences techniques et de la continuité politique. Sans ces conditions, la « souveraineté » reste un mot. Avec elles, elle devient une trajectoire constituée de pas mesurables et réguliers, qui ne promettent pas tout, tout de suite mais qui ne reculent plus.”
Mohamed HOUNA
Retraité





