Au Mali, le gouvernement vient de mettre en place un mécanisme de suivi et de contrôle administratif des associations et fondations. L’une des mesures de ce dispositif consiste à imposer à ces organismes une contribution obligatoire à hauteur de 10 % de leur financement. La crainte est que cette décision soit également appliquée aux organisations humanitaires.
Dans le contexte actuel, où les ONG font face à une crise majeure de financement, une telle mesure ne serait pas sans impact sur les populations vulnérables. Pour caricaturer la situation, c’est un peu comme si, dans une mosquée, on demandait à un bienfaiteur de verser 10 % à l’institution sur chaque don qu’il souhaite faire à un mendiant, afin d’en assurer le suivi.
Autre exemple, plus concret : à la suite de l’incendie du marché de Soukounicoura, un opérateur économique a fait un don de plusieurs millions. Imaginons maintenant que l’on demande à la personne ayant lancé l’appel aux dons et reçu les fonds de payer une taxe de 10 % sur cette somme. Il est clair que, si elle s’en acquitte, soit la part revenant aux sinistrés sera revue à la baisse, soit elle sera contrainte de réduire le nombre de bénéficiaires.
Certes, ces situations ne sont pas directement concernées par la taxe, mais le principe reste le même. Imaginez un instant : vous êtes une organisation humanitaire, vous menez une étude pour doter 100 villages en ambulances et en kits sanitaires. Vous mobilisez les fonds, et l’on vous demande ensuite d’en reverser 10 % à l’État. Vous n’aurez d’autre choix que de réduire le nombre de villages bénéficiaires.
Or, l’humanitaire est en crise à travers le monde. Tous les grands pays donateurs ont revu leur financement à la baisse. Avec la multiplication des crises, les efforts sont souvent réorientés, parfois pour des raisons géopolitiques. Et il faut bien le dire : le Sahel ne séduit plus les donateurs depuis quelques années. Certains spécialistes parlent même de « crises oubliées ».
Pourtant, sur le continent africain, entre les crises au Congo et au Soudan, la crise multidimensionnelle du Sahel central reste l’une des plus graves. Au Mali, en 2025, sur un besoin humanitaire estimé par l’État et l’OCHA à 771,3 millions de dollars américains, le pays n’a reçu qu’environ 200 millions, soit 25,6 %. Pour l’année en cours, les besoins s’élèvent à 577,9 millions de dollars, et à ce jour, seulement 55 millions ont été mobilisés, soit environ 9 %.
Pendant ce temps, toujours selon l’OCHA, 5,1 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire, dont 1,5 million se trouvent dans des situations extrêmes, principalement des femmes et des enfants. Ces chiffres peuvent paraître abstraits, mais derrière eux, il y a des vies humaines. Et pour quiconque a travaillé dans l’humanitaire, ces réalités sont souvent difficiles lorsqu’on se retrouve sur le terrain. Je me souviens encore aujourd’hui de ce village visité où des femmes, pour aller accoucher à l’hôpital, devaient être transportées sur un chariot sur plusieurs km.
L’an dernier, dans le cadre d’une étude, j’ai interrogé une trentaine d’ONG humanitaires. Le constat est clair: elles tirent le diable par la queue. Certaines ont même mis la clé sous la porte.
Dans ce contexte, étendre cette taxe aux ONG humanitaires risquerait d’aggraver une situation déjà critique. Il faut rappeler que le financement des ONG provient souvent des impôts des citoyens des pays donateurs ou de dons individuels. D’ailleurs, dans plusieurs pays, ces dons donnent droit à des avantages fiscaux.
Il est donc légitime de craindre que certains bailleurs comprennent mal qu’une partie de ces fonds, destinés à aider des populations vulnérables, soit prélevée sous forme de taxe administrative. Déjà, certaines pratiques courantes, comme le paiement de per diem, jugées comme des dépenses inéligibles, versés aux autorités locales ou aux journalistes en marge de certaines activités, suscitent souvent des incompréhensions chez certains bailleurs. L’ajout d’une nouvelle taxe rendrait la situation encore plus complexe. Notons, par ailleurs, que les ONG s’acquittent déjà de nombreuses charges (impôts sur les salaires, cotisations sociales, TVA, taxes sur les services, etc.).
Cette situation pourrait avoir deux conséquences : soit les organismes seront tentés de réduire leurs interventions en coupant des services essentiels, soit certains bailleurs se détourneront du pays.
Espérons que dans l’application de cette mesure, le gouvernement exemptera les organisations humanitaires.
Mamadou Coulibaly





