À Midrand, dans l’enceinte feutrée du Parlement panafricain, ce qui devait s’apparenter à une séquence institutionnelle presque routinière s’est progressivement transformé en un moment de vérité, révélant avec une brutalité inattendue les fissures d’un édifice institutionnel que beaucoup pensaient plus solide. L’élection d’avril 2026, censée consacrer un leadership et tracer une orientation pour les années à venir, n’a pas seulement abouti à la désignation de l’Algérien Fateh Boutbig, elle a surtout mis à nu des tensions profondes, longtemps contenues, qui traversent aujourd’hui la gouvernance panafricaine.
Une question, persistante, s’impose dès lors et continue de hanter les couloirs de Midrand comme les capitales africaines. Peut-on encore parler d’élection lorsque les règles du jeu semblent avoir été redessinées en cours de partie, et surtout lorsque certains candidats n’ont jamais été réellement autorisés à entrer en lice ?
Une candidature marocaine empêchée plus qu’une défaite
Du côté marocain, la ligne de défense est claire, assumée et répétée avec constance. Il ne s’agit pas d’une défaite électorale mais d’une exclusion. Une nuance qui, loin d’être sémantique, structure l’ensemble du discours de Rabat.
Au centre de cette controverse se trouve Lahcen Haddad, profil atypique dans le paysage parlementaire continental, ancien ministre, fin connaisseur des mécanismes diplomatiques africains, et porteur d’une vision qui entendait faire évoluer le Parlement panafricain vers davantage d’efficacité et d’influence. Une candidature construite, structurée, portée par un discours qui tranchait avec les logiques purement protocolaires souvent reprochées à l’institution.
Pourtant, cette candidature n’a jamais été soumise à l’arbitrage des urnes. Elle s’est trouvée progressivement neutralisée à la faveur d’un enchaînement de décisions procédurales prises au sein du caucus d’Afrique du Nord, dans des conditions que plusieurs observateurs décrivent aujourd’hui comme pour le moins discutables.
Le moment charnière intervient lors de la réunion du 29 avril. L’incapacité à dégager un consensus, pourtant érigé en principe fondateur des désignations panafricaines, aurait dû ouvrir la voie à un approfondissement du dialogue. Il n’en sera rien. Le choix est fait de recourir à un vote interne, sans cadre juridique clairement établi, dans un climat alourdi par des tensions visibles et une gestion du temps qui interroge, la décision finale étant actée après l’expiration de la durée réglementaire de la réunion.
À cela s’ajoutent des éléments troublants, notamment le rôle inhabituellement actif de l’administration parlementaire, accusée d’avoir orienté les débats, ainsi que des restrictions dans la prise de parole de certains membres. Autant de signaux qui, mis bout à bout, donnent le sentiment d’un processus progressivement verrouillé.
Le paradoxe d’un vote sans choix
La suite apparaît presque comme une conséquence logique de cette première séquence. Une fois la concurrence écartée, la voie se trouve dégagée pour une candidature unique, celle de Fateh Boutbig. Mais une élection sans alternative pose une question de fond. Le vote conserve-t-il encore son sens lorsqu’il ne laisse place à aucune compétition réelle ?
Les chiffres eux-mêmes racontent une histoire. Sur 184 votants, 66 refusent d’apporter leur soutien au candidat unique. Un niveau de contestation rarement observé dans ce type de configuration, où les candidatures sans rival sont habituellement validées sans difficulté.
Ce résultat, loin d’être anecdotique, traduit un malaise profond. Il ne s’agit pas d’une opposition structurée, mais d’une forme de résistance diffuse, silencieuse, qui s’exprime à travers le vote. Dans les discussions informelles, certains parlent d’un avertissement, d’autres d’un précédent inquiétant. Tous s’accordent sur un point, quelque chose s’est fissuré dans la mécanique institutionnelle.
Des principes bousculés
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est moins la confrontation politique que l’érosion progressive de principes qui, jusqu’ici, structuraient le fonctionnement de l’institution.
Le principe de rotation, d’abord, qui vise à garantir un équilibre entre les États et à éviter toute forme d’accaparement durable des postes de responsabilité. Le fait que l’Algérie ait déjà occupé la présidence du Parlement panafricain alimente aujourd’hui les interrogations, même si ce principe repose davantage sur une pratique que sur une contrainte juridique stricte.
Le consensus, ensuite, longtemps considéré comme la clé de voûte des équilibres panafricains. Son contournement, au profit d’une logique de vote rapide, marque une évolution qui pourrait, à terme, redéfinir les rapports de force au sein de l’institution.
Et puis il y a la question, plus sensible encore, de la neutralité administrative. Plusieurs témoignages évoquent une implication inhabituelle de certains responsables dans la conduite des débats, brouillant la frontière entre gestion technique et orientation politique.
Dans ce contexte déjà chargé, un élément supplémentaire vient alimenter les spéculations et accentuer le malaise perceptible au sein de plusieurs délégations. Le rôle supposé de la vice-présidente de la Commission de l’Union africaine, Selma Haddadi, est évoqué à demi-mot dans certains cercles diplomatiques, sans qu’aucune implication formelle ne puisse être établie à ce stade, tandis que des acteurs présents à Midrand évoquent des formes d’interférences indirectes, suffisamment sensibles pour nourrir un climat de suspicion au-delà de cette seule élection.
Une atmosphère lourde de soupçons
À ces tensions institutionnelles s’ajoute une dimension plus opaque, régulièrement évoquée dans les échanges informels au sein de plusieurs délégations. En effet, des bruits de couloirs font état de mouvements de liquidités inhabituels dans les jours précédant le scrutin, observés dans les hôtels et espaces fréquentés par les participants.
Dans ces discussions, la délégation algérienne, particulièrement étoffée durant la session, est fréquemment citée, certains y voyant un facteur d’influence déterminant dans l’équilibre global des rapports de force. Ces éléments nourrissent un climat de suspicion qui, sans être formalisé dans les instances officielles, contribue à fragiliser la perception de neutralité du processus et à installer une méfiance persistante entre plusieurs blocs régionaux.
Pour rappel, lors de l’accession de Selma Haddadi à son poste au sein de la Commission de l’Union africaine, des suspicions similaires avaient déjà émergé en coulisses, sans jamais déboucher sur des contestations officielles. Ce précédent, désormais régulièrement cité, alimente chez plusieurs délégations africaines le sentiment d’une récurrence de perceptions troubles dans certaines séquences électorales des instances continentales, avec des interrogations de plus en plus fréquentes sur le rôle et les modes d’influence des délégations algériennes dans ces processus.
Le choix du boycott : rupture ou repositionnement ?
Face à l’accumulation d’irrégularités relevées tout au long du processus, le Maroc a finalement opté pour une décision forte, celle du boycott du scrutin. Un choix qui, dans la lecture défendue par Rabat, ne relève ni d’un retrait politique ni d’une réaction circonstancielle, mais d’un refus assumé de cautionner un processus considéré comme biaisé dès sa conception et vidé, selon ses termes, de ses garanties élémentaires de transparence et d’équité.
Dans ses prises de position, Lahcen Haddad a insisté sur un point central, celui de la distinction entre participation et légitimation, estimant que « la crédibilité d’une institution ne repose pas uniquement sur le résultat final, mais sur la conformité de chaque étape aux règles établies ». Il a également dénoncé des dérives procédurales qu’il qualifie de structurantes, allant de l’interprétation contestée des textes à la gestion jugée déséquilibrée des débats, en passant par des conditions de vote qui auraient, selon lui, altéré la sincérité du processus.
Dans ce contexte, Rabat a formalisé sa position à travers une série de démarches officielles adressées aux instances de l’Union africaine, détaillant les manquements observés et appelant à une clarification urgente des règles encadrant les processus électoraux du Parlement panafricain. Tout en maintenant sa contestation par les voies institutionnelles, le royaume réaffirme parallèlement son attachement au projet panafricain, en soulignant que sa démarche vise moins la rupture que la défense de la crédibilité même des institutions continentales.
Une institution à la croisée des chemins
Au fond, ce qui s’est joué à Midrand dépasse largement la seule rivalité entre deux candidatures et révèle bien davantage qu’un simple affrontement politique. C’est un moment de bascule pour une institution encore en construction, confrontée à ses propres limites, à la fragilité de ses procédures et à la difficulté persistante de transformer ses principes fondateurs en pratiques pleinement stabilisées. Une institution ne se fragilise pas uniquement par les tensions entre États ou les divergences d’intérêts, elle s’affaiblit surtout lorsque ses règles cessent d’être un cadre stable et prévisible pour devenir des instruments malléables, interprétables au gré des équilibres du moment.
L’épisode d’avril 2026 laissera ainsi des traces durables, peut-être pas immédiatement visibles dans les équilibres institutionnels, mais suffisamment profondes pour nourrir une réflexion de fond sur l’avenir du Parlement panafricain et, au-delà, sur la qualité de la gouvernance continentale. Dans une Afrique qui aspire à renforcer ses institutions et à affirmer sa souveraineté politique, la question n’est plus seulement de savoir qui dirige, mais bien de comprendre comment se construit la légitimité de ceux qui dirigent. Et sur ce point, les réponses apportées à Midrand apparaissent, pour beaucoup, encore incomplètes, sinon insatisfaisantes.





