Infhonnete.com : Bonjour Boubacar Yalkouyé, vous êtes le président de l’Association des Éditeurs de Presse Privée. Nous sommes  à la première édition du forum panafricain des médias qui se tient ici à Bamako. Qu’est-ce que ce forum va fondamentalement changer à ce que vous faisiez avant pour vous réapproprier le narratif sur le Mali, le Sahel et l’Afrique ?

BY : D’accord, merci beaucoup pour la question. Comme vous l’avez si bien dit, le continent africain est réuni dans la capitale malienne de Bamako pour mener des réflexions autour des enjeux en lien avec l’exercice de notre profession. Non seulement par rapport à la liberté de la presse, à des modèles économiques, mais l’épicentre même des débats porte sur le narratif surtout, au regard du contexte sécuritaire dans lequel le Mali et d’autres pays de l’AES, par-delà des pays de la sous-région, se trouvent aujourd’hui. La question est pertinente et nous sommes en train de faire de notre mieux par rapport à ça.

Tout le monde le sait, au Mali, les organisations professionnelles des médias, depuis un moment donné, soufflent  dans la même trompette en lien avec le combat du récit narratif des événements qui se passent ici. Habituellement, on voit que ce sont des médias étrangers qui diffusent des informations par rapport à l’actualité de notre pays et les médias locaux prennent le relais à partir de là. Et nous nous sommes rendus compte finalement que ces derniers temps, les informations qui sont diffusées  sur la situation du Mali, sont en tout cas manipulées, je peux le dire ainsi, ou erronées par moment, du moment où déjà ceux qui sont en train de traiter et diffuser cela ne sont pas sur le terrain.

Alors nous nous sommes dit qu’au regard du contexte aujourd’hui, non seulement au niveau du Mali, les organisations professionnelles des médias font de leur mieux avec les médias individuellement, mais on s’est dit pourquoi ne pas aussi faire appel à d’autres pays de la sous-région afin qu’on se retrouve, parce que le problème, la menace elle est commune, il faudrait qu’on se retrouve, qu’on réfléchisse là-dessus et qu’on dégage une position commune ensemble. Raison pour laquelle ces pays sont là et nous avons quand même espoir qu’au sortir de ce forum-là, des recommandations fortes seront formulées et que chacun s’attendra à ce que leur application sur le terrain soit vraiment une réalité.

Infhonnete.com : La menace est commune, vous l’avez dit, donc aujourd’hui est-ce qu’il existe entre l’association des éditeurs de presse au Mali et d’autres organisations sous-régionales des collaborations pour essayer de porter ce combat-là ou ce qu’on a appelé entre guillemets « guerre informationnelle » qui a d’ailleurs été la thématique du premier panel ?

B Y :  Non, il n’y a pas de collaboration  entre l’association des éditeurs de presse privée du Mali et d’autres organisations similaires dans la sous-région.

On n’a pas de contact formel en lien avec le combat contre ce phénomène qui est comment faire le récit correctement par rapport à tout ce qui se passe chez nous ici. Mais nous avons eu à traiter à un moment donné  le sujet lors du dernier FILEP à Ouagadougou. À Dakar aussi récemment, on était là-bas dans le cadre d’une activité similaire également, on en a parlé.

Nous savons déjà qu’au niveau étatique, les médias d’État ont déjà fédéré leur synergie dans ce sens et nous nous sommes dit qu’à travers la maison de la presse du Mali qui est en contact avec la maison de la presse des autres pays, nous allons voir comment fédérer les efforts dans ce sens.  Je pense que l’occasion se présente à partir de ce forum à Bamako parce qu’il y aura l’appel de Bamako et on pense qu’à partir de cet instant-là, nous allons faire en sorte que nous puissions vraiment fédérer les efforts pour faire face à ce phénomène-là qui est une menace pour tous les continents.

Infhonnete.com : On voit que le Maroc est le pays invité d’honneur à cette première édition. Le Maroc, certainement à travers les présentations qu’on a pu voir, est,  en termes de réappropriation de la narration de l’histoire marocaine  en avance avec ses médias. Est-ce que vous pensez que c’est une expérience qui peut servir au cours de ce forum?

B Y : Tout à fait. Nous avons même suivi avec un grand intérêt la présentation d’une de nos consœurs marocaine qui était panéliste aujourd’hui. Elle a fait une présentation très riche et nous avons vraiment tiré beaucoup de leçons, beaucoup d’enseignements par rapport à ça. En tout cas, les recommandations qu’elle a eues à faire et comment les choses se passent à leur niveau, je pense que nous allons aussi nous inspirer de ces aspects-là au niveau du Mali et par-delà également au sein de l’AES. Pourquoi pas les étendre aussi à d’autres pays afin que l’idéal commun que nous avons, c’est-à-dire que d’être maître de la narration des événements qui se passent chez nous, ce soit vraiment une réalité.

Infhonnete.com : Quand on parle de réappropriation de la narration, c’est essayer de combattre ce qui, entre guillemets, nous est imposé. Mais est-ce qu’en essayant de faire cela, on ne risque pas un certain alignement ou une certaine façon de faire qui ne va  certainement donner tout ce qu’il y a à savoir sur la réalité des choses ?

B Y : Non, quand on dit être maître de la narration des événements, ce n’est pas s’aligner derrière le pouvoir public, ce n’est pas s’aligner derrière les autorités, mais c’est de relater les choses, les faits tels qu’ils se manifestent sur le terrain. Et malheureusement, comme je l’ai si bien dit, les médias qui sont à des milliers de kilomètres de nos pays, lorsque vous entendez leurs reportages  sur les événements qui se passent chez nous, vous allez vous dire qu’en tout cas dans ces pays-là, il n’y a même plus de vie. Et c’est ce qui est malheureusement dommage. Or nous, nous sommes là, nous vivons au Mali, on ne dira pas qu’il y a la sécurité à 100% mais nous sommes là et vivants.

Nous sommes conscients vraiment des difficultés que nous traversons depuis des années, mais nous sommes là, nous vivons, nous continuons à faire notre travail. Raison pour laquelle nous ne sommes plus à la défensive, parce qu’à un moment donné, c’était comme ça. A chaque fois qu’on apprenait des informations d’ailleurs qui étaient erronées, on se donnait le devoir vraiment de donner la bonne information. Cette fois-ci, on a dit non, on n’attend plus.

Quand en tout cas des choses se passent ici, on fait de telles sortes que nous soyons les premiers vraiment à communiquer là-dessus, afin que le monde puisse avoir avec exactitude la situation dans laquelle nous vivons.

Infhonnete.com : Au-delà de la presse classique, la presse traditionnelle, on voit que de plus en plus aujourd’hui, les voies les plus utilisées justement par rapport à cette désinformation ce sont les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle. Il est aujourd’hui recommandé par beaucoup de panélistes de faire en sorte que le data-journalisme et le journalisme qui intègre les nouvelles techniques d’information soient pris en compte par les journalistes pour pouvoir mener ce combat ?

B Y : Tout à fait. Nous, nous sommes conscients de cela. On a eu à mener la réflexion au sein de nos organisations respectives au niveau du Mali ici. Nous sommes arrivés à la conclusion que nous sommes condamnés à s’adapter à l’évolution du monde numérique. On n’a pas le choix par rapport à ça. Déjà, il y a des organisations, il y a des organes déjà qui ont déjà démarré cela à leur niveau. On continue la sensibilisation parce que nous sommes arrivés à la conclusion que pour en tout cas faire le combat de façon efficace, donner l’information vraiment de façon rationnelle, il faut obligatoirement intégrer également aussi les nouvelles technologies quand même dans notre travail quotidien.

Entretien réalisé par Mohamed DAGNOKO