À l’approche de la Fête du Trône, un phénomène retient régulièrement mon attention en tant qu’observateur des affaires publiques et chercheur en gouvernance et en sociologie politique. Cette période voit fréquemment surgir des événements inattendus qui captent l’attention des médias internationaux, au point de concurrencer le Discours du Trône et les célébrations officielles, voire parfois de les reléguer au second plan.
Une question légitime se pose alors : sommes-nous face à de simples coïncidences imposées par le cours des événements, ou bien ce phénomène dépasse-t-il le cadre du hasard pour révéler des dynamiques plus profondes qui gouvernent la fabrication de l’attention médiatique et la redéfinition des priorités de l’opinion publique ?
Aborder cette question ne peut relever d’une lecture unidimensionnelle. Elle exige au contraire de mobiliser certains outils conceptuels développés par la sociologie critique et la philosophie du discours, notamment les travaux de Pierre Bourdieu, Michel Foucault et Jacques Derrida, auxquels s’ajoute l’approche psychosociologique de Gustave Le Bon.
Dans la perspective de Pierre Bourdieu, les médias ne sauraient être considérés comme un simple miroir reflétant la réalité. Ils constituent un « champ social » structuré par des rapports de force et par la concurrence autour du capital symbolique. Au sein de ce champ, les événements ne sont jamais relayés de manière neutre : ils sont sélectionnés, hiérarchisés et cadrés selon une logique propre qui détermine ce qui mérite d’occuper le devant de la scène publique et ce qui demeure à la marge. Le véritable enjeu ne porte donc pas uniquement sur les faits eux-mêmes, mais sur le pouvoir de les définir et de leur attribuer la valeur symbolique qui les érige en « événements ».
L’analyse de Bourdieu va plus loin avec le concept de « violence symbolique », à travers lequel la domination s’exerce de manière indirecte en imposant certaines représentations du monde qui finissent par apparaître comme naturelles et évidentes. C’est ici qu’intervient également la notion de « doxa », c’est-à-dire cette adhésion inconsciente aux priorités imposées par le champ médiatique, sans remise en question des mécanismes qui conduisent à transformer un fait particulier en sujet d’intérêt mondial tandis que d’autres restent invisibles.
Michel Foucault pousse cette réflexion à un niveau encore plus profond. Selon lui, le pouvoir ne s’exerce pas uniquement à travers les institutions, mais également par les discours qui produisent la vérité et déterminent ce qu’il est possible de dire ou de taire. Le discours n’est donc pas une simple description du réel ; il constitue un instrument de production et de réorganisation de celui-ci. Dès lors, la compétition médiatique ne consiste plus seulement à transmettre des informations, mais également à façonner les perceptions collectives et à produire la réalité sociale telle qu’elle s’inscrit dans les représentations du public.
Sous un autre angle, Gustave Le Bon apporte une lecture psychosociologique tout aussi essentielle. Dans son livre Psychologie des Foules, il montre que les masses n’agissent pas principalement selon une logique rationnelle, mais sous l’effet de la contagion psychologique, de la suggestion et de l’émotion collective. Plus une image est forte et symboliquement chargée, plus elle réduit la capacité du public à exercer son esprit critique, favorisant ainsi sa diffusion et sa reproduction. La puissance d’un événement ne dépend donc pas toujours de son importance objective, mais de sa capacité à susciter l’émotion et à attirer l’attention.
Quant à Jacques Derrida, il nous invite à nous méfier de l’idée selon laquelle un événement posséderait une signification unique et définitive. Dans une perspective déconstructiviste, les événements ne portent pas un sens fixe ; leurs significations se construisent au sein d’un réseau de discours et d’interprétations. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une vérité stabilisée peut ainsi n’être qu’une lecture parmi d’autres, toujours susceptible d’être remise en question au gré des changements de contexte.
À la lumière de cette approche, les événements récemment survenus à Ceuta méritent une attention particulière. En très peu de temps, un groupe important de jeunes s’est rassemblé aux abords de la frontière avant que certains ne tentent de rejoindre la ville à la nage. Les images ont rapidement circulé sur les plateformes numériques et dans les médias internationaux, transformant un événement local en sujet d’intérêt mondial.
Dans une lecture inspirée de Bourdieu, cette évolution peut être comprise comme le passage d’un fait social local vers le champ médiatique international, où il est reconstruit selon les règles propres à ce champ : certains aspects sont mis en avant tandis que d’autres sont relégués au second plan, modifiant ainsi le sens initial de l’événement.
Foucault, quant à lui, attire notre attention sur le fait que l’essentiel ne réside pas uniquement dans l’événement lui-même, mais dans la manière dont celui-ci est construit par le discours médiatique. Le pouvoir n’a pas toujours besoin de dissimuler les faits ; il lui suffit parfois de les réorganiser dans une certaine configuration discursive pour leur attribuer de nouvelles significations et influencer leur perception par le public.
De son côté, Gustave Le Bon permet de comprendre la vitesse exceptionnelle avec laquelle de telles images se diffusent. Les images marquantes possèdent une forte capacité de mobilisation émotionnelle, ce qui explique qu’elles se propagent bien plus rapidement que les analyses nuancées ou les discours institutionnels.
À partir de là, deux lectures complémentaires peuvent être proposées. La première explique ces événements par des facteurs sociaux et économiques bien connus : chômage, précarité, perte de perspectives pour une partie de la jeunesse, ainsi que le rôle des réseaux sociaux dans les phénomènes d’imitation et de mobilisation.
La seconde ne nie nullement ces causes, mais s’intéresse davantage au processus de reconstruction médiatique de l’événement. Les faits deviennent alors des récits concurrents que se disputent les médias, les acteurs politiques et les différentes sphères de l’opinion publique. Nous entrons ainsi dans ce que la littérature contemporaine désigne comme les « guerres cognitives », où l’objectif n’est pas nécessairement de créer un événement, mais d’en orienter la signification et d’influencer la manière dont il sera perçu.
Cette analyse ne signifie en aucun cas qu’il faille voir une conspiration derrière chaque événement, pas plus qu’elle ne conduit à nier l’existence de stratégies d’influence médiatique. Une démarche scientifique impose précisément de s’éloigner des explications absolues, qu’elles attribuent tout au hasard ou, à l’inverse, qu’elles ramènent tout à une planification occulte. La réalité sociale est infiniment plus complexe.
L’intérêt de cette réflexion tient également au fait que la Fête du Trône constitue l’un des principaux temps forts de la vie nationale, suscitant une attention considérable tant au niveau national qu’international. Le Discours de Sa Majesté le Roi véhicule des orientations politiques, économiques et stratégiques majeures et constitue un indicateur des grandes orientations du Royaume. Dès lors, tout événement susceptible de concurrencer cette visibilité médiatique s’inscrit objectivement dans une lutte plus large autour de la hiérarchisation des priorités et de la production du sens dans l’espace médiatique international.
Il convient également de rappeler que Ceuta et Melilla occupent, dans la mémoire nationale marocaine, une place particulière en tant que villes administrées par l’Espagne, dont le statut demeure l’un des dossiers historiques en suspens entre Rabat et Madrid. Cette dimension confère à tout événement les concernant une portée politique et symbolique qui dépasse largement le cadre local.
En définitive, le véritable défi du XXIᵉ siècle ne réside plus uniquement dans la détention de la puissance économique ou militaire, mais également dans la capacité à comprendre les mécanismes de production des discours, de construction des récits et d’orientation des perceptions collectives. Dans cette perspective, le développement de l’esprit critique, la consolidation d’un journalisme professionnel et l’élévation de la culture analytique constituent les meilleures réponses face aux différentes formes d’influence, loin du déni comme des explications simplistes.
Dans un monde où les récits rivalisent autant que les intérêts, la lecture sociologique critique devient indispensable, non pour porter un jugement préalable sur les événements, mais pour comprendre les mécanismes par lesquels ils sont construits, investis de sens et intégrés à la conscience collective. Les références à Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Jacques Derrida et Gustave Le Bon ne visent donc pas à démontrer une hypothèse particulière, mais à mobiliser leurs outils théoriques afin d’éclairer les processus de construction des événements, de production des significations et de formation des représentations collectives.
Morad Bentoug
Docteur en management et gouvernance.





