Des hommes entassés à l’arrière de pick-up Toyota, le chèche battu par le vent, avancent dans le désert face à une armée dotée de chars, d’avions de combat et de bases fortifiées. Sur le papier, le rapport de force est absurde. Pourtant, le 8 août 1987, les soldats tchadiens entrent dans Aouzou. Derrière cette victoire se trouve la volonté presque obsessionnelle d’Hissène Habré de ne jamais reconnaître la défaite face à la Libye, mais aussi la fierté d’un peuple qui, après s’être longtemps combattu lui-même, s’est retrouvé pour défendre sa terre.

Dans l’immensité du Tibesti, les colonnes tchadiennes ne ressemblent pas à l’image habituelle d’une armée capable de vaincre une puissance régionale. Quelques véhicules légers soulèvent la poussière. À leur bord, des combattants serrés les uns contre les autres, des armes, des munitions et parfois des missiles antichars. Au-dessus d’eux, l’aviation libyenne peut frapper. Devant eux, des blindés, des fortifications et des soldats mieux équipés.

On dira plus tard qu’ils ne savaient pas que leur entreprise était presque impossible. C’est sans doute faux. Ils connaissaient parfaitement la disproportion des forces. Ils avaient vu les avions, les chars et les positions libyennes. Leur mérite fut précisément de le savoir et d’avancer tout de même.

Cette dernière phase du conflit tchado-libyen restera dans l’histoire sous le nom de « guerre des Toyota ». Une formule presque légère pour désigner une campagne militaire d’une violence extrême, au cours de laquelle une armée mobile, utilisant des pick-up pour traverser rapidement le désert, mit en difficulté les unités lourdes de Mouammar Kadhafi.

La reconquête comme idée fixe

À N’Djamena, Hissène Habré avait fait de la reconquête du Nord une idée fixe. Pour lui, accepter l’occupation libyenne de la bande d’Aouzou ne signifiait pas seulement perdre une région éloignée. Cela revenait à admettre qu’une puissance étrangère pouvait modifier les frontières du Tchad par la force.

Cette conviction prit chez lui une dimension presque obsessionnelle. Habré pouvait accepter une guerre longue, l’isolement et un rapport de force défavorable. Il ne pouvait pas accepter que le drapeau libyen demeure durablement installé sur une partie du territoire national.

Dans la guerre contre la Libye, Habré imposa une ligne simple : ne jamais consacrer la défaite. Tant qu’une partie du pays restait occupée, la guerre n’était pas terminée.

Un pays qui avait longtemps combattu contre lui-même

Le plus remarquable demeure peut-être ailleurs. Quelques années auparavant, le Tchad était encore déchiré par les guerres civiles, les affrontements entre factions et les rivalités régionales. Des hommes qui allaient combattre ensemble les troupes libyennes s’étaient parfois retrouvés dans des camps opposés.

La présence de l’armée de Kadhafi changea progressivement la nature du conflit. Il ne s’agissait plus seulement d’une lutte entre Tchadiens pour le pouvoir. Il s’agissait de savoir si le pays accepterait qu’une partie de son territoire lui soit arrachée.

L’unité ne fut ni parfaite ni immédiate. Les blessures demeuraient profondes. Mais face à l’occupation, un sentiment national jusque-là affaibli par les guerres internes se reconstitua. Un peuple qui s’était longtemps battu contre lui-même découvrait qu’il pouvait aussi se battre pour lui-même.

C’est cette transformation qui donne à la guerre des Toyota sa portée particulière. Elle ne fut pas uniquement une succession de victoires militaires. Elle fut le moment où l’intégrité territoriale devint une cause capable de dépasser, au moins temporairement, certaines divisions.

Au début de l’année 1987, les succès tchadiens se multiplient. Fada, B’ir Kora, Ouadi Doum : les positions libyennes que l’on croyait inexpugnables tombent les unes après les autres. L’armée tchadienne utilise le désert autrement. Ses unités rapides contournent les colonnes blindées, frappent leurs points faibles puis disparaissent avant la riposte.

Le pick-up Toyota n’est plus seulement un véhicule. Il devient l’instrument d’une manière de combattre : vitesse contre lourdeur, connaissance du terrain contre supériorité technologique, initiative contre rigidité.

Le Tchad bénéficie alors d’un soutien extérieur, notamment français et américain, en matière d’armement, de renseignement et de couverture stratégique. Cette réalité ne doit pas être cachée. Mais les alliances ne suffisent jamais à gagner une guerre. Ce sont les soldats tchadiens qui traversent les zones minées, affrontent les blindés et poursuivent l’adversaire vers le nord.

Aouzou, victoire militaire et basculement psychologique

Le 8 août 1987, les forces tchadiennes entrent dans Aouzou. La localité est devenue, au fil des années, bien davantage qu’un point sur une carte. Elle représente l’occupation libyenne, l’humiliation territoriale et la prétention de Kadhafi à décider de l’avenir du nord du Tchad.

La reprendre signifie démontrer que cette occupation n’est pas irréversible.

La victoire sera pourtant temporaire. Après d’intenses bombardements et une importante contre-offensive, l’armée libyenne reprend Aouzou le 28 août. Mais le basculement psychologique a déjà eu lieu. La Libye peut encore reprendre une ville ; elle ne peut plus croire que sa supériorité militaire lui garantit la victoire.

Quelques jours plus tard, le 5 septembre, les forces tchadiennes poussent l’audace jusqu’à attaquer la base de Maaten al-Sarra, en territoire libyen. La guerre n’est désormais plus menée seulement pour repousser l’occupant : le Tchad montre qu’il est capable de porter le combat chez son adversaire.

Le cessez-le-feu intervient le 11 septembre. Le conflit se déplacera ensuite vers le terrain diplomatique et juridique, jusqu’à la décision de la Cour internationale de Justice qui, en 1994, reconnaîtra définitivement la souveraineté du Tchad sur la bande d’Aouzou.

Mais cette victoire juridique n’aurait probablement pas eu la même signification sans les combats de 1987. Avant d’être gagnée devant les juges, la bataille d’Aouzou avait été menée dans le désert.

La guerre des Toyota demeure ainsi l’un des rares moments où le Tchad, malgré ses divisions, sa faiblesse économique et l’inégalité du rapport de force, imposa sa volonté à une puissance beaucoup mieux équipée.

Cette victoire n’appartient pas uniquement à Hissène Habré, même si sa détermination fut décisive. Elle appartient aux soldats, aux commandants et à tous ceux qui avaient compris qu’une frontière ne demeure réelle que lorsqu’un peuple est prêt à la défendre.

Le 8 août 1987, les Tchadiens ne reprenaient pas seulement une localité du Tibesti. Ils se prouvaient qu’ils n’étaient pas condamnés à subir. Ils savaient que l’entreprise paraissait déraisonnable. Ils savaient que l’adversaire était plus puissant. Ils avancèrent quand même.

Et, pendant quelques jours à Aouzou, l’impossible recula.