Le 16 Septembre 2023, le Burkina Faso, le Mali et le Niger décidaient de créer l’Alliance des États du Sahel (AES) après avoir annoncé leur retrait de la Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Un retraitt qui a été effectif le 29 janvier 2024. Si l’objectif premier de la création de cette alliance devenue confédération est pour ces États la lutte contre le terrorisme, la culture est considérée par eux comme le soubassement sur lequel doit  être bâti une confédération solide et qui va perdurer.

« Si par le passé la culture était utilisée pour diviser les peuples, il est heureux de constater aujourd’hui que cette même culture est utilisée pour favoriser la cohésion sociale ».

Cette citation d’entrée a posé les bases de la table ronde sur la diversité, la paix et l’unité au centre culturel Korê de Ségou. Axée sur la consolidation de la fraternité au sein de la nouvelle confédération de l’AES, cette 21ème édition de Ségou’Art festival sur le Niger fait ressortir à travers les différentes activités à son menu, l’apport de la culture pour la « construction » ou la « consolidation » de la paix et du vivre ensemble.

Dans la salle de conférence du Centre Culturel Korê, un centre à l’architecture soudano sahélienne, inspiré du savoir-faire local, d’éminents professeurs, chercheurs et acteurs du monde la culture  planchent sur l’apport de la culture dans la paix.

En cette journée du 08 février 2025, Ségou, la capitale des Balanzans, ancienne capitale du Royaume Bambara de Ségou affiche plus de 30 degré au thermomètre. Elle grouille de monde. Du Mali, d’Afrique et d’ailleurs, ce sont des centaines de milliers de festivaliers qui s’y sont donnés rendez-vous pour venir vivre la culture sous toutes ses coutures.

Depuis 21 ans, ce rendez-culturel s’est imposé dans les agendas et est devenu le plus important du pays en terme de mobilisation. La particularité de cette 21ème édition et le retour de la scène biton, cette scène plantée dans le fleuve Niger qui traverse la ville et sur laquelle prestent des artistes devant un public massé sur les berges. Spectacle unique auquel les festivaliers n’aveint plus droit depuis plusieurs années à cause de la situation sécuritaire et des risques qui pouvaient en découlé.

Mais cette 21ème édition coïncidant avec la nomination de son promoteur, Mamou Daffé, ministre de la culture a été placée sous le signe de « fraternité » de la « cohésion » et de « l’unité dans la diversité » au sein de la confédération AES.

Ainsi, ce sont de nombreuses délégations qui sont venues du Burkina Faso et du Niger avec à leur tête les ministres en charge de la culture. Il s’agissait au cours de ce festival, de faire asseoir autour même table les experts des trois pays de différents domaines de la culture pour voir comment, l’AES peut, à partir de la culture bâtir des bases  de son développement car pour le promoteur culturel malien, Adama Traoré « il n’y a pas de place pour la culture, toute la place revient à la culture ».

Foire de l’AES

Sous les plus de 200 stands, les artisans et commerçants des trois pays de l’Alliance des États du Sahel rivalisent de créativité  et de la qualité de leurs marchandises. Edwige Sawadogo, la trentaine révolue vient de Bobo Dioulasso. Celle qui participe pour sa première fois à ce festival et a pris un stands pour vendre ses  fasso danfani, beurres de karités et autres particularité de son pays se sent  comme chez elle. « C’est ma première fois  ici, mais l’accueil l’ambiance  et les similitudes entre nos pratiques, je me sens comme chez moi » dit-elle entre deux gorgée de thé qu’elle sirote et qui lui a été préparé par ses voisins maliens avec qui elle partage son stand.

Le stand contiguë est géré par un ghanéen. Des chaussures ornées de perles, des perles de cou et de poignés faites avec des pierres rares sont l’attraction du public. Anglophone, Godwine se fait assister par un jeune malien pour le dialogue et le marchandage avec la clientèle.

Juste à côté des fasso danfani de Edwige et des chaussures de Godwine, Oumarou Abdallah, venu du Niger propose à la clientèle ségovienne et aux festivaliers le savoir-faire nigérien à travers de la viande grillée et séchée appelée « clichi ». Selon Oumarou, cette foire au-delà de son aspect commercial permet aux populations de différents pays de se retrouver, d’échanger et de sympathiser. « Quand il n’y a pas trop de clients, nous nous retrouvons à faire le thé ensemble, à causer, à parler de nos pays, des enjeux et surtout de nos cultures. Sur ce dernier point, on se rend compte que  culturellement nous avons tellement de choses en commun que ce serait un gâchis de ne pas en profiter pour consolider les liens entre nos pays » dit Oumarou sous les regards approbateurs de Edwige et de Godwine qui, à force de venir au festival à améliorer son français.

Culture commune

Profiter de cette culture riche, variée et qui rassemble beaucoup de peuples, c’est tout le sens du mémorandum sur la « politique commune de la culture » que les ministres de la cultures de trois pays de l’AES ont signé lors de ce festival. Objectif : mettre en commun les savoirs et les savoirs faires pour une politique commune dans le domaine de la culture et de l’artisanat.

Cette  politique commune va donner lieu dans les jours à venir à l’organisation de grandes manifestations culturelles aux couleurs de la confédération. Pour les ministres des trois pays, aux côtés des stratégies communes dans les domaines de la défense et de la diplomatie, cette troisième stratégie commune, qu’est la culture doit contribuer à renforcer davantage la confédération.

Selon Mamou Daffé, ministre de la culture du Mali, la culture peut et doit être le moteur de renforcement et de développement de l’alliance. Car selon lui, s’il y a bien une chose que les pays de l’AES on en commun c’est la culture. « Cet existant doit être judicieusement exploité pour une AES des peuples ».

Avant ce festival, le 09 janvier, aux côtés du premier ministre, le général Abdoulaye Maïga ils procédaient aux lancement des travaux des États généraux de la culture. Des États généraux qui font suite au discours de nouvel an du président de la transition malienne, le général d’Armée Assimi Goïta qui a décrété 2025, année de la culture.

« Cette décision du président de la transition est l’expression d’une renaissance culturelle pour donner une culture du Malikoura à notre jeunesse. L’initiative présidentielle qui met enfin l’accent sur la revitalisation culturelle de nos terroirs, la restauration de la cohésion sociale et du vivre ensemble ainsi que la promotion des talents de nos artistes est à saluer » a dit le Premier ministre, le général Abdoulaye Maïga.

Pendant trois jours, des experts ont planché sur différentes thématiques pour le dynamisme des secteurs et leur rayonnement au plan international.

« Nous allons produire les arts, nous avons plusieurs commissions de travail qui vont travailler pendant trois jours pour sortir des éléments essentiels pour asseoir l’entente, la paix et le développement parce que la culture c’est une industrie. Nous voulons aujourd’hui vivre de notre musique car on sait que les musiques du monde sont d’origines ou d’influences maliennes » disait Mamou Mamou Daffé  dans son discours.

Il s’agit aussi à travers la culture d’explorer les connaissances endogènes de résolution des conflits. Pour l’artiste international, Cheick Tidiane Seck, il faut à partir de cette opportunité offerte pars les plus hautes autorités, initier de nombreux projets pour non seulement redynamiser la culture mais surtout que ces projets contribuent au renforcement du vivre ensemble et de la cohésion sociale.

La culture comme outil de paix et de réconciliation

Partant des savoirs endogènes et des proverbes du Mali profond  le  Pr Issa Ndiaye, enseignant-chercheur dira : Qu’il faut tout un ensemble pour faire un groupe ; qu’en chaque homme il y a une dimension féminine et qu’en chaque femme il y a une masculine et enfin, qu’être humain et non une autre espèce est une chance.

Des proverbes qui selon lui démontrent la capacité de l’humain de pouvoir vivre ensemble dans la « diversité » tout en respectant la culture de l’autre.

L’un des pans de la culture qui se retrouvent chez chaque peuple et qui peut être un véritable ciment et socle de développement pour les pays de l’AES est la « parenté à plaisanterie ».

Selon Wikipédia « La parenté à plaisanterie est une pratique sociale typique d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale qui autorise, voire oblige des membres d’une même famille (tels que des cousins éloignés), certains noms de famille (Maïga contre Touré, Diarra contre Traoré), de certaines ethnies ou des habitants de telle région, territoire et province (on parle alors d’alliance à plaisanterie) à se moquer ou s’insulter, et ce, sans conséquence. Ces affrontements verbaux sont analysés par les anthropologues comme des moyens de décrispations, de cohésion ou de réconciliation sociale ».

Et pour faire court, l’enseignant chercheur Issa Ndiaye dira que la parenté à plaisanterie c’est « faire rire dans la douleur, faire renoncer sans utiliser la violence ».

C’est au nom de cette parenté à plaisanterie que Ginna Dogon, association malienne pour la protection et la promotion de la culture et qui œuvre pour la paix et le développement s’est rendue en Septembre 2012 à Kidal, au plus fort de la rébellion, au moment où  personne ne pouvait franchir l’entrée de la ville sans risquer les balles, pour discuter avec leur « cousins » Touaregs et Tamasheq en vue de trouver une solution.

C’est dire combien à partir de solutions endogènes comme la parenté à plaisanterie, des solutions peuvent être trouver à de nombreuses crises.

Cette pratique étant présente dans les trois pays de l’AES, Issa Ndiaye estime que cela peut être utilisée pour régler les conflits entre communautés sans forcément faire recours à la force. Une fois les communautés soudées faire face aux ennemis extérieurs devient selon lui facile.

C’est pourquoi en faisant de l’année 2025, année de la culture au Mali, en signant des mémorandums pour des politiques culturelles communes, les dirigeants de l’AES entendent faire de la culture ce ciment qui soude les peuple, cet héritage commun pour un meilleur brassage des populations des trois pays pour en définitive consolider cette alliance naissante.

 

Mohamed DAGNOKO