Les rues de Bamako appartiennent la nuit à des enfants. Des enfants en rupture familiale, des enfants qui y vivent avec des adultes et exposés à toutes sortes de dangers. Ces enfants appelés « Enfants de la rue » squattent des places et lieux bien connues, y font à leur tour des enfants sans que grand monde ne s’en émeuve à part bien sûr quelques structures d’aide à l’enfance qui leur apporte un peu de réconfort. 

La question des « enfants de la rue » n’émeut presque plus personne maintenant. La preuve, ils y vivent au vu et au su de tout le monde. Et pourtant, on a l’habitude de dire que la rue ne fait pas d’enfants. Mais comment ces enfants et adolescents se retrouvent dans ces conditions d’extrêmes précarités et exposés ? Si les réponses sont diverses et non méconnues, nous sommes allés à la rencontre de ces enfants et adolescents et partager ou observer directement leurs conditions de vie et leurs histoires. Pour ce faire, deux sites ont été la cible de notre équipe de reportage. Il s’agit de la place de la grande mosquée et des enceintes et alentours du marché halles de Bamako.

 À la grande mosquée, plusieurs dizaines de jeunes et adolescents, jeunes adultes se côtoient. Cette place est prisée par les enfants de la rue par sa position stratégique. Le jour, le site permet aux enfants et adolescents de mener de petites activités, de faire de la mendicité et d’y dormir une fois la nuit tombée.

En cette nuit, un évènement malheureux vient de se produire au moment de notre arrivée. Deux jeunes enfants dont l’identité est méconnue des autres viennent de se faire rouler dessus en dormant, aux abords du goudron. Le chauffeur d’une voiture, marque Toyota «Et’oo», d’immatriculation guinéenne, n’avait pas perçu les deux gamins qui étaient couverts par un drap. Le plus âgé des deux a vu son pied écraser tandis que le plus jeune a été, lui, sérieusement touché et saignait de l’oreille. Selon un enfant du groupe qui se fait appeler «Yogoro» pour ses blagues à tout va, ce serait leur première nuit sur le site et ils viendraient du Burkina Faso.

Cette scène qui avait suscité beaucoup d’émotions chez les passants qui ont afflué ne semblait pas émouvoir les jeunes enfants de la rue outre mesure. Autour des deux gamins accidentés, ils taillaient bavette, se taquinaient et riaient à gorge déployée. La protection civile et la police sont vite arrivées sur les lieux pour s’occuper des blessés, faire un constat et embarqué le véhicule pour le commissariat. Sirène hurlante, les enfants sont vite transportés à l’hôpital. Les plus âgés du groupe, pour se donner bonne conscience, s’accrochent aux arbres pour arracher des branches. Ils s’en servent pour chicoter ceux déjà endormis en les demandant de dégager des abords du goudron. Observant depuis un moment toute cette scène digne de la jungle, où les plus forts tapent sans ménagement sur les plus faibles, où les bagarres éclatent sans crier gare, nous avons à moins d’un mètre de nous deux corps recouverts de bâche sans nous en rendre compte.

L’un des « faiseurs d’ordre » se dirige vers nous avant de bifurquer à quelques pas et d’asséner des coups de fouets à la bâche. Surprise, sous la bâche dormaient paisiblement une jeune maman d’à peine 15 ans avec un joli « Bout de bois de Dieu ». En sursaut, la maman jaillie du dessous de la bâche avec son enfant en pleure. Sans compassion, le jeune adulte lui intime l’ordre d’aller se coucher loin avec son enfant. La scène de la chicotte continue jusqu’à l’évacuation totale des abords du goudron. Au même moment, certains sniffent la colle dissimulée dans des sachets. L’odeur du joins empeste les lieux. Ce site situé entre la Grande mosquée de Bamako et l’Assemblée Nationale (aujourd’hui en piteux état après des casses) est réputé pour être un haut lieu de la vente de la drogue.

Par moments, de grosses cylindrées aux vitres teintées s’y garent, descendent les vitres pour échanger avec des jeunes du site avant de repartir en trombe.

Victimes des proxénètes et pédophiles 

Les grosses cylindrées et les motos « Djakarta» qui stationnent sur les lieux ne viennent pas tous pour les mêmes intérêts. Les jeunes filles qui sont sur le site se livrent à la prostitution. C’est le cas de Mah (nom d’emprunt). Adolescente, elle dit venir d’un village non loin de Ségou. Impossible d’en savoir davantage. Avec la passe de 1000 francs à 1500 francs CFA, elle assure se faire plus d’argent dans le mois que quand elle servait comme aide-ménagère dans un quartier huppé de Bamako.

Cette chair fraîche et moins chère attire de nombreux pédophiles qui n’hésitent pas à négocier la passe avec des mineures de 12 ans. Si les enfants et adolescents sont à vue d’œil comme des laisser pour compte, c’est avant d’apercevoir quelques adultes qui font des allers et retours sur le site.

« Eux, ce sont les proxénètes », nous dit tout bas un enfant de la rue interrogé. Sous prétexte d’assurer la protection des jeunes filles, ils les exploitent à des fins sexuelles. Toutes ces scènes qui semblent se dérouler dans un No man’s land se passent entre l’Assemblée Nationale et la Grande mosquée de Bamako. Tout un symbole.

Avant de quitter le site pour mettre le cap sur celui des Halles de Bamako, nous remarquons un brusque attroupement des enfants autour d’un minibus. C’était le véhicule du samusocial qui venait d’arriver avec, à son bord, des médecins et des éducateurs. Une bonne ambiance règne entre l’équipe du samusocial et les enfants. Elle entretient les enfants sur les dangers de la vie dans la rue, procure des soins à ceux qui en ont besoin et finit par leur distribuer des sachets de bouillie de mil et des préservatifs.

Sur le site des halles de Bamako, là également des enfants et adolescents pour la plupart des talibés prennent place sur les étables et devant les boutiques, une fois la nuit tombée. Ayant été confiés par leurs parents à des maîtres coraniques, ces enfants sont devenus des sources de revenus qu’exploitent allègrement ces « Moualim ».

« Nous passions plus de temps à faire la manche qu’à apprendre le coran. Nous sommes sommés de rapporter une certaine somme d’argents sous peine de se faire battre » dit calmement le jeune Issa venu d’une région du centre du Mali. Il explique que tous ces petits camarades sont dans la même situation que lui. Ce travail auquel les contrait leur maître à finir par leur faire abandonner son centre. Ils travaillent désormais à leur propre compte.

Ici, contrairement au site de la grande mosquée, les enfants refusent la consommation des stupéfiants. Leur formation coranique en est certainement pour quelque chose. « Nous travaillons le jour dans le marché pour gagner un peu d’argent », nous a témoigné un adolescent.

La rue, un choix ?

Ces enfants ont en commun le fait de vivre dans la rue, de s’adonner à la drogue pour certains et à la prostitution pour d’autres et aux petits larcins pouvant aller jusqu’au vol. Des cas qui conduisent certains d’entre eux à la prison. C’est le cas du jeune qui se fait appeler « Wulu » (le chien). Il sort à peine de la prison des mineurs. Ce soir-là, sur le site de la grande mosquée, un caoutchouc collé à la bouche il sniffe de la colle. Il est interrompu par un jeune adulte qui le lui retire pour y mettre du feu. Aussitôt éclate une altercation.

« Wulu » sort un couteau pour menacer son vis-à-vis. Il a fallu l’intervention de l’équipe du Samusocial pour mettre fin à la grosse bagarre qui était sur le point d’éclater. « Lui, il prend sa drogue ici chaque soir. Et personne ne l’en empêche, pourquoi se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas ? », s’interroge « Wulu ». Selon lui n’eût été l’intervention de l’équipe du Samusocial, il était prêt à étaler sur le goudron les intestins de sons vis-à-vis. Des propos tenus avec un tel sans froid qu’on se demande qu’est ce qui a bien pu faire de cet enfant ce montre froid ?

«Wulu» qui refuse de décliner sa vraie identité serait de Kati. Selon lui, il a quitté le village et a été confié au jeune frère de son père pour continuer ses études. Une fois chez son oncle, au lieu de l’école, il faisait plutôt le tour de Kati Kôkô et des marchés pour vendre les jus et de l’eau glacée raconte-t-il. Ce travail harassant qu’il abattait 7 jours sur 7 avait es coûts de fouets qui s’en suivaient quand il ne faisait de bonne vente ont fini par pousser « Wulu » à fuguer.

Et c’est comme ça qu’il a, depuis quelques années, élu domicile sur le site de la grande mosquée où il s’est forgé une réputation de caïd. Comme « Wulu», derrière le regard souvent placide de chaque enfant qui vit dans ses endroits se cachent des histoires d’une rupture sociale et de violences difficiles à entendre et à supporter.

Il est presque deux heures du matin quand nous quittions les halles de Bamako. Encore à cette heure, des mômes de douze, treize ans, pieds quasiment nus, se poursuivent à se couper le souffle dans les allées du marché.

Mohamed DAGNOKO