Au Mali, certains cas d’inceste sont signalés, mais beaucoup restent cachés. Ce silence s’explique souvent par des raisons familiales, sociales ou culturelles. Ce reportage donne la parole à des victimes, des membres de familles, des professionnels de santé, ainsi que des acteurs associatifs et religieux pour mieux comprendre pourquoi ces situations ne sont pas toujours rendues publiques.

Aïssata a 19 ans. Elle vit à Bamako. Pendant plusieurs années, elle affirme avoir été agressée sexuellement par un membre proche de sa famille. Elle s’est tournée vers sa mère pour dénoncer cet acte. Mais Sa mère a choisi le silence.

« Quand j’en ai parlé à ma mère, elle m’a demandé de ne rien dire. Elle disait que ça allait faire honte à la famille»

Son témoignage illustre comment certaines familles gèrent ce type de situation en privé, sans recours à la justice.

Tout comme la mère de Aïssata, Fatoumata a elle aussi choisi le silence pour quand sa fille a été victime d’actes incestueux pour des raisons qui lui sont propres « Je n’ai pas voulu que l’affaire s’ébruite. Je voulais protéger mes enfants, éviter que les voisins ou la famille élargie ne s’en mêlent. » Selon elle, préserver l’image de la famille était prioritaire à une plainte formelle.

À côtés des mamans, la gestion silencieuse de ces  cas est priorisée par certains chefs de familles qui préfèrent une gestion familiale plutôt que d’aller devant les tribunaux. C’est ce qu’à fait Moussa. Résidant à Ségou, il a fait « juger » le cas de son frère coupable d’inceste sur sa propre fille par les membres de la famille.

« J’ai été très choqué. Mais j’ai préféré en parler à mon grand frère, puis à toute la famille. On a décidé de régler ça en interne. Aller à la police, c’est compliqué. On ne veut pas que tout le quartier en parle».

Mais cette gestion des cas d’incestes par ces familles se fait toujours au détriment de la victime. Avec cette voie, elle est doublement victime et traine par la suite de lourdes séquelles comme nous l’explique la psychologue, Dr Mariam Konaté. Celle qui officie dans un centre de santé communautaire de la capitale nous explique les difficultés des victimes à s’en remettre

« Nous recevons des jeunes présentant des symptômes de stress important, parfois liés à des violences vécues dans le cadre familial. Certaines évoquent des faits d’inceste »

Elle souligne que les conséquences sur la santé mentale peuvent être lourdes, même en l’absence de plainte officielle.

Face à ses conséquences dues à la mauvaise gestion des cas par les familles, de nombreuses ONG œuvrent pour soulager et accompagner ces victimes. C’est le cas de l’ONG Wildaf-Mali.

« Les femmes et les jeunes filles viennent souvent pour des conseils. Peu d’entre elles vont jusqu’au dépôt de plainte. Nous leur offrons un accompagnement, mais nous respectons leur décision» explique Sira Diarra, juriste au sein de l’ONG.  Au-delà de les accompagner psychologiquement, Wildaf offre un soutien juridique à celles qui veulent aller devant les tribunaux. Mais n’ayant aucun pouvoir sur les victimes, l’ONG se désole de voir de nombreuses victimes ne pas vouloir aller devant les tribunaux et se contente donc de les accompagner sur le plan psychologique.

Pour l’Imam Harouna Diallo, guide religieux à Sogoniko  dans un pays aussi religieux et tolérant comme le Mali, ces pratiquent ne doivent pas exister car condamnées par les textes sacrés.

« L’islam interdit ce type de comportement. Mais dans beaucoup de familles, on préfère gérer le problème entre soi, sans exposer les choses publiquement. »
Selon lui, la sensibilisation religieuse peut contribuer à une meilleure prise de conscience du sujet.

Pour un agent de police du commissariat de la Commune V, la manque de collaboration des familles leur rend souvent la tâche compliquée. « Si nous sommes saisis des cas même pas une tierce personne pour pouvons diligenter les procédures. Mais souvent, ces sortent difficilement du cadre familiale »

Cela complique la prise en charge judiciaire des faits, même lorsque la loi malienne prévoit des sanctions pour ces infractions.

Les cas d’incestes au Mali sont difficiles à documenter en raison du silence de nombreuses familles. Les causes de ce silence sont multiples : crainte du scandale, volonté de préserver la réputation familiale, ou manque de confiance envers les institutions judiciaires. Ce reportage met en lumière les freins sociaux et culturels qui entourent ce phénomène.

NB : Les prénoms ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes interviewées.

Kadidiatou Barry