On a appris à admirer les empires guerriers précoloniaux, comme si l’histoire du Sahel ne s’était écrite qu’au bruit des armes. Les Bambaras de Ségou, les Peuls du Macina, les Toucouleurs d’El Hadj Omar, les Touaregs dominateurs du désert, tous ont eu leurs heures de gloire, leurs conquêtes, leurs batailles et leurs déchéances.
Pourtant, un autre pouvoir, méconnu et peu enseigné aujourd’hui, a régné plus longtemps, sur un espace plus étendu et avec une influence plus subtile. Celui des Kounta.
Une influence sans égale
Par Tombouctou, le Macina et Ségou, jusqu’au Sokoto, les Kounta avaient tissé une toile de pouvoir invisible à travers un réseau de zawiyas qui couvrait le Sahel et l’ensemble de ses marges.
Même sans armée, leur nom suffisait à protéger caravanes et voyageurs et leur autorité débordait celles des royaumes et des empires
Leur force résidait dans le réseautage qu’il ont établi qui leur permet, au-delà de leur fonction de guides spirituels, de structurer un véritable ordre social et économique et d’imposer la paix dans un espace éclaté.
Le spirituel au-dessus du militaire
Les rois bambaras, malgré leur ancrage dans les religions traditionnelles, recherchaient leur bénédiction. Les Peuls du Macina, auréolés de leur djihad, savaient que leur légitimité dépendait de leur reconnaissance. Amadou Hampâté Bâ rapporte, dans ses récits sur l’empire du Macina, que des chefs armés pouvaient attendre la simple prière d’un marabout Kounta avant d’engager une campagne, signe que la baraka pesait parfois plus qu’une armée.
Même les Touaregs, maîtres de la guerre dans le désert, respectaient leur autorité spirituelle. Au Sahel, le glaive imposait la peur ; les Kounta détenaient la légitimité religieuse plus légitime.
Diplomates du désert
Les Kounta savaient jouer des rivalités. Aux Bambaras, ils rappelaient les exigences de l’islam. Aux Peuls, ils opposaient l’autorité d’une tradition plus ancienne que leur djihad. Aux Touaregs, ils offraient la sécurité des caravanes contre la paix.
L’explorateur Heinrich Barth, lors de ses voyages au Sahara au milieu du XIXᵉ siècle, avoue qu’il n’aurait jamais survécu sans leurs lettres de protection, qui ouvraient toutes les portes du désert. Leur pouvoir tenait moins de la conquête que de la diplomatie et de la médiation.
Guerres religieuses et bouleversements
Mais cette diplomatie subtile fut progressivement contestée au XIXᵉ siècle par de nouvelles forces. Le Sahel précolonial n’a pas attendu les Européens pour être bouleversé. Il l’a été d’abord par les guerres religieuses, menées au nom de la foi, mais qui ont totalement bousculé nos us et coutumes.
La Tijāniyya omarienne, venue du Fouta et avançant avec le livre et l’épée, affrontait spirituellement la Qadiriyya kounta, puissance dominante du Sahel. Et, plus au sud, Samory Touré imposait son djihad par la force et fondait un empire militaire et marchand, réorganisant brutalement les sociétés mandingues set sénoufos.
Ces affrontements, menés par des élites souvent venues d’ailleurs ou projetées au-delà de leurs terroirs d’origine, ont imposé de nouveaux rapports d’autorité et remodelé les sociétés sahéliennes bien avant le choc colonial. Et si c’est de ce côté-ci qu’il fallait chercher nos repères identitaires ? Dans ces luttes de légitimité spirituelle et politique, qui ont forgé le Sahel autant que les guerres coloniales, se trouvent peut-être les clés de notre mémoire partagée.
Un empire invisible
Sans palais, sans trône et sans armée, parler d’« empire » les concernant peut sembler paradoxal. Mais leur influence fut plus vaste et plus durable que bien des royaumes.
• Ils contrôlaient les flux du commerce transsaharien.
• Ils façonnaient les imaginaires religieux à travers la Qadiriyya.
• Ils garantissaient la sécurité dans un espace sans État centralisé.
Leurs zawiyas et alliances marchandes formaient un réseau de confiance qui assurait la circulation des biens, des hommes et des idées.
Et comme l’écrivait déjà Sidi al-Mukhtar al-Kunti, leur figure la plus illustre, le vrai pouvoir ne se trouve pas dans l’épée mais dans « la science et la justice qui maintiennent la paix ».
En vérité, ils étaient un empire sans frontières, un empire de la confiance et de la baraka, ce qui, au Sahel, valait plus que mille canons.
Héritage occulté
Pourquoi leur rôle est-il si peu reconnu aujourd’hui ? Parce que l’histoire retient les batailles spectaculaires plus que les influences invisibles. Pourtant, du désert mauritanien aux plaines de Sokoto, rares furent les souverains qui purent se passer de leur bénédiction.
Leur héritage rappelle que le Sahel ne s’est pas seulement construit sur la force, mais aussi sur une hégémonie douce, diffuse, tenace et plus durable que celle des Etats guerriers.
Mohamed HOUNA
Passionné d’histoire





