Il arrive, dans la vie d’une nation, des moments où elle doit se regarder dans le miroir de l’Histoire et décider si elle préfère régler ses comptes ou écrire sa légende. La candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général de Organisation des Nations unies appartient à cette catégorie d’épreuves silencieuses où l’orgueil national se mesure à la température des rancœurs.
L’ancien président sénégalais s’avance sur la scène diplomatique mondiale avec l’assurance de celui qui a longtemps fréquenté les sommets. En Afrique, nombre de chefs d’État voient en lui un candidat crédible, familier des mécanismes internationaux et porteur d’une certaine idée de la stabilité politique. Le continent sait qu’à la tête de l’ONU, un Africain ne représenterait pas seulement son pays, mais aussi une voix longtemps tenue à la périphérie des grandes décisions.
Mais à Dakar, l’affaire est moins simple. La politique nationale a la mémoire longue et le cœur susceptible. Les blessures ouvertes entre mars 2021 et juin 2024 continuent de saigner dans la mémoire collective. Le parti PASTEF et ses sympathisants n’ont rien oublié des affrontements, des morts et des emprisonnements qui ont accompagné ces années de fièvre. La candidature internationale de l’ancien chef de l’État ravive alors un dilemme familier aux démocraties passionnées. Peut on applaudir à l’étranger celui que l’on conteste chez soi ?
La tentation est grande de transformer la scène mondiale en prolongement de nos querelles domestiques. Pourtant gouverner un pays impose parfois de regarder plus loin que le champ de bataille politique. Un État digne de ce nom sait faire la différence entre la mémoire et l’intérêt.
La fonction de secrétaire général de l’ONU n’est pas une médaille personnelle. C’est une tribune planétaire, un observatoire de la marche du monde, un poste où les symboles comptent autant que les décisions. Pour un pays comme le Sénégal, qui cultive depuis l’indépendance une réputation de stabilité et de dialogue, voir l’un de ses fils occuper ce siège serait un événement diplomatique majeur.
On peut critiquer l’action passée de Macky Sall. On peut dresser l’inventaire des erreurs, discuter les choix, débattre des épisodes les plus sombres de son pouvoir. Aucun dirigeant n’échappe à ce tribunal permanent qu’est la conscience nationale. Mais ce débat appartient à la politique intérieure. La question posée aujourd’hui est d’une autre nature. Elle concerne la projection d’un pays dans l’arène internationale.
Il arrive que l’Histoire demande un surcroît de hauteur. Les grandes nations savent pratiquer cette étrange alchimie qui consiste à critiquer leurs dirigeants tout en soutenant leurs ambitions lorsque celles-ci servent l’intérêt collectif. Ce paradoxe n’est pas une hypocrisie. C’est une discipline civique.
Le Sénégal s’est longtemps distingué en Afrique par une certaine élégance démocratique. Une manière de faire de la politique sans rompre le fil invisible de la communauté nationale. Si la candidature de l’ancien président devait être sabotée par les siens, le message envoyé au reste du continent serait étrange. Il dirait qu’au pays de la teranga, la querelle interne l’emporte sur la solidarité nationale.
Or l’Afrique regarde le Sénégal comme un laboratoire politique. Elle admire ses alternances pacifiques, ses débats vigoureux, sa presse libre. Une fracture trop visible autour d’une ambition internationale pourrait fissurer cette image patiemment construite.
La diplomatie est aussi une affaire de perception. Un pays qui soutient ses ressortissants dans les grandes compétitions internationales affirme une confiance collective. À l’inverse, un pays qui se divise au point d’entraver ses propres candidatures donne le spectacle d’une nation incertaine d’elle même.
Au fond, la question dépasse la personne de Macky Sall. Les hommes passent, les fonctions demeurent, mais les occasions historiques ne se représentent pas toujours. Le poste de secrétaire général de l’Organisation des Nations-unies est l’un des rares lieux où un pays de taille modeste peut soudain apparaître au centre du théâtre mondial.
Refuser ce moment par fidélité à nos rancunes serait peut-être légitime du point de vue partisan. Mais l’Histoire, elle, ne juge pas les partis. Elle observe seulement si les nations savent reconnaître les instants où l’intérêt commun doit l’emporter sur les passions du moment.
Et c’est souvent à ces instants précis que se révèle la maturité d’un peuple.
Sidy Diop





