Le débat actuel autour de Modibo Keita ne laisse personne indifférent et fait resurgir des passions que l’histoire n’a jamais vraiment apaisées.

Figure tutélaire de l’indépendance, il incarne à la fois un idéal de rupture et un projet politique avant-gardiste, malgré certaines fragilités initiales et un environnement extérieur contraignant voire hostile. Sans renier son héritage, il devient nécessaire de relire les débuts de la République avec lucidité. Et si, derrière le récit national flatteur, le véritable problème était ce départ raté ? Et si le mythe avait aussi dissimulé quelques failles béantes ?

ENTRE MÉMOIRE SACRALISÉE ET HÉRITAGE CONTRASTÉ

Modibo Keita incarne, dans la mémoire collective, un idéal de dignité retrouvée, de souveraineté assumée et de rupture franche avec l’ordre colonial. L’instituteur devenu chef d’État a porté un projet politique audacieux : un socialisme africain enraciné, une volonté d’intégration régionale incarnée par la Fédération du Mali, et un engagement sans ambiguïté pour l’indépendance économique.

On lui doit des avancées majeures : la généralisation de l’éducation nationale, la formation d’un appareil administratif de cadres maliens, et la création du franc malien en 1962, geste de souveraineté rare à l’échelle du continent. Mais ce choix monétaire, en isolant le pays d’un environnement resté dans la zone CFA, a fragilisé ses échanges, conduit à la dévaluation de 1967 et précipité le retour dans la zone franc, la mort dans l’âme.

Le prestige de Modibo Keita repose aussi sur sa sincérité politique et son idéalisme patriotique. C’est précisément cette dimension fondatrice, devenue intouchable, qui rend difficile toute relecture critique des débuts de la République. Ce culte discret, nourri autant par l’admiration que par la frustration d’une indépendance inachevée, a progressivement installé un récit héroïque où la nuance peine à trouver sa place.

LES ANGLES MORTS DU PROJET FONDATEUR

Répression inaugurale et centralisme rigide

Les premières années du Mali indépendant révèlent une volonté d’imposer un modèle politique homogène sans toujours tenir compte de la diversité sociologique et territoriale du pays. Le drame de Sakoïba dans la région de Ségou en 1960, lié à la collectivisation forcée, en est un symbole : face à la résistance paysanne, l’État a répondu par une répression brutale qui marquera durablement les mémoires.

La rébellion de 1963, née de tensions anciennes mais dont l’étincelle fut, selon certaines sources, une humiliation symbolique infligée à un notable, s’inscrit dans la même logique d’aveuglement politique. La géographie, les solidarités transfrontalières et un sentiment d’autonomie profondément enraciné ont transformé cet incident en une révolte durable que l’État n’a ni anticipée ni comprise.

En outre, l’élimination de figures comme Fily Dabo Sissoko et Hamadoun Dicko scelle l’impossibilité d’un vrai pluralisme et ancre durablement l’idée d’un État centralisateur sourd à la contestation. La Milice politique, bras armé du parti-État, joue ensuite un rôle central. Présente dans les villes comme dans les campagnes, elle prolonge la culture du contrôle, renforce l’encadrement idéologique et contribue à la fermeture durable de l’espace politique.

Un idéalisme révolutionnaire et un volontarisme économique vite contrariés

Les difficultés économiques du régime ne relèvent ni de la malhonnêteté ni de la prédation, mais d’un idéalisme sincère, et parfois désarmant. L’État voulait être à la fois producteur, investisseur, commerçant, régulateur et éducateur, sans en avoir les moyens administratifs ou financiers.

La SOMIEX devait être le symbole de cette souveraineté économique. Si certaines unités, comme la SEPOM, l’ancêtre de HUICOMA, ont réussi un temps, l’ensemble s’est vite transformé en machine bureaucratique lourde, inefficace et déconnectée. Le volontarisme s’est traduit par une multiplication d’unités industrielles de petite taille, sans marché, souvent implantées pour des raisons symboliques plus que productives, et vouées à l’asphyxie.

L’intention était noble ; l’exécution l’était moins.

Une architecture institutionnelle figée et un imaginaire politique importé

Le cadre institutionnel du Mali indépendant, inspiré autant du modèle administratif français que des imaginaires marxistes en vogue, a cristallisé une centralisation rigide, une conception abstraite de la laïcité et un parti-État intrusif. Cette greffe, pensée pour stabiliser l’État naissant, s’est paradoxalement révélée source de tensions en ignorant les légitimités locales, les médiations religieuses et les pratiques politiques propres aux sociétés maliennes.

Ce modèle, reconduit sans être repensé après 1991 malgré des tentatives timides d’une décentralisation sans les moyens, n’a jamais vraiment été ajusté à la diversité des territoires ni adapté aux dynamiques sociales qui structurent le pays.

UN PASSE À RELIRE ET UN AVENIR À REFONDER

Ces angles morts ne relèvent pas d’un simple héritage historique ; ils constituent la matrice des fragilités contemporaines de l’État malien, fragilités révélées au fil de quatre grandes ruptures politiques. Chaque moment critique a mis au jour une partie du problème sans jamais parvenir à le résoudre, faute d’avoir interrogé les fondations mêmes du projet originel.

Novembre 1968 : la rupture militaire sans refondation

Le coup d’État qui a renversé Modibo Keita a interrompu l’expérience socialiste, mais n’a pas apporté de solution aux contradictions structurelles du jeune État. Le Comité militaire de libération nationale se contenta d’arrêter la trajectoire sans la réorienter. Les choix institutionnels, la centralisation politique, la culture du parti-État et l’absence de médiations locales demeurent inchangés. Le régime militaire éteint le feu, mais ne reconstruit pas la maison.

Mars 1991 : l’ouverture démocratique sans réforme structurelle

La chute du régime de Moussa Traoré aurait pu déclencher une refonte profonde des institutions. Au lieu de cela, la Transition de 1991–1992 rétablit le pluralisme, mais reconduit, presque à l’identique, l’architecture institutionnelle héritée de 1960 : centralisation rigide, conception abstraite de la laïcité, administration verticale et modèle républicain importé. La démocratie revit, mais les structures demeurent inchangées.

Mars 2012 : la déflagration du lien État–territoires

La chute du régime ATT, l’effondrement de l’armée et l’occupation du Nord révèlent brutalement la profondeur de la fracture entre l’État et la société. Les périphéries, longtemps considérées comme administrées plutôt qu’intégrées, expriment leur rupture. Ce n’est plus une crise du haut ; c’est une crise du lien. Les angles morts du modibisme – centralisation, invisibilisation des légitimités locales, malentendus historiques, mémoire non réconciliée – ressurgissent d’un bloc. Le centre découvre que la périphérie n’était plus arrimée à lui.

Août 2020 : le devoir d’inventaire et la refondation en débat

Août 2020 remet la question de la refondation au centre du jeu politique, mais sans clarifier les contours du projet. Partout, le mot revient. Il circule dans les discours, s’impose dans les débats. Mais faute de contenu clair, il reste pour un projet, encore à définir collectivement.

Il faut construire un nouveau contrat social ce qui demande un devoir d’inventaire et de reconnaître la diversité des territoires, d’équilibrer souveraineté économique et initiative privée, et d’assumer une réconciliation mémorielle profonde. C’est le prix à payer pour un pays en quête de stabilité et pour envisager un avenir plus lucide, plus enraciné, et plus solide.

Mohamed HOUNA

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