Il avait surgi comme un éclair, puis choisi l’ombre. Yambo Ouologuem appartient à ces écrivains dont le destin épouse la brutalité de leur œuvre. Une apparition fulgurante, un silence obstiné et, longtemps, une incompréhension tenace.

Il reste pourtant l’un des grands secoueurs de la littérature africaine contemporaine, un auteur qui n’a jamais demandé la permission d’écrire ce qu’il voyait, ni ce qu’il savait. En 1968, tandis que le monde s’ébroue et se conteste, un jeune Malien de vingt-huit ans, jusque-là inconnu, reçoit le prix Renaudot. « Le Devoir de violence » entre en littérature comme on entre en guerre. Fresque déployée sur huit siècles, le roman dynamite les récits édifiants, renverse les statues, contredit les mythes. L’Afrique y apparaît dans sa complexité nue, traversée de violences endogènes, de cruautés anciennes, de pouvoirs voraces bien avant l’arrivée du colon. Le choc est immense. L’admiration aussi. Ouologuem écrit contre les conforts intellectuels. Il refuse la célébration automatique des origines, la nostalgie dorée des royaumes disparus, les récits trop propres pour être honnêtes. Il s’attaque aux empires africains comme aux dominations étrangères, aux chefs spirituels comme aux tyrans modernes. Son regard est sans indulgence, mais jamais sans souffle. La langue est ample, parfois torrentielle, nourrie de sources multiples, arabes, bibliques, coraniques, européennes, africaines.

Une langue qui brûle et qui dérange. Ce geste littéraire radical lui vaut très vite l’hostilité. L’accusation de plagiat, lancée au début des années soixante-dix, fait basculer la trajectoire. L’homme est cloué au pilori, sommé de se justifier, abandonné par un monde littéraire prompt à célébrer, moins empressé à protéger. Ouologuem se défend, publie encore, sous son nom et sous pseudonyme, pamphlets, textes érotiques, livres inclassables. Puis il se retire. Il choisit le Mali, la discrétion, la foi, le silence. Il ne parlera plus de son œuvre. Il n’écrira plus. Cette disparition volontaire a nourri la légende de l’écrivain maudit. Elle a aussi longtemps éclipsé l’essentiel, à savoir la puissance intacte de ses livres. Car « Le Devoir de violence » demeure une œuvre fondatrice.

Une pierre jetée dans les eaux calmes de la bonne conscience. Un texte qui a ouvert la voie à une littérature du désenchantement, poursuivie par Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi, Mongo Beti et plus tard par d’autres voix inquiètes et lucides. La mort de Yambo Ouologuem, en octobre 2017 à Sévaré, a ravivé les lectures et les débats. Les rééditions, les colloques, les hommages tardifs disent moins une réhabilitation qu’une reconnaissance différée. Celle d’un écrivain qui a payé cher sa liberté, mais qui n’a jamais transigé avec sa vision. Il reste de lui une œuvre brève et volcanique, et une question persistante. Que faire d’un écrivain qui ne caresse personne dans le sens du poil ? Peut-être, simplement le lire. Et accepter, comme il nous y invitait sans ménagement, que la littérature ne soit ni un refuge, ni un alibi, mais un lieu de vérité.

sidy.diop@lesoleil.sn

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