Pour comprendre pourquoi l’UEFA est passée de simples critiques à l’égard de la direction de la FIFA à la menace de retirer toutes les équipes nationales européennes masculines et féminines des futures Coupes du monde, il faut revenir à l’élément déclencheur — et à ce qu’il révèle sur ceux qui ont réellement le pouvoir de décider de l’avenir du football.

Fin juillet, des détails ont émergé concernant un projet de la FIFA — baptisé en interne FIFA Forward Enterprise (FFE) — qui aurait créé une filiale commerciale valorisée à environ 20 milliards de dollars, permettant à des investisseurs privés d’acquérir une participation dans les futurs revenus de la Coupe du monde.

La FIFA avait proposé à ses 211 fédérations membres un versement exceptionnel de 20 millions de dollars chacune en échange de leur soutien, avec une échéance fixée à la mi-septembre. La réaction ne s’est pas fait attendre. Les 55 membres de l’UEFA ont voté à l’unanimité pour boycotter les compétitions de la FIFA, à tous les niveaux, aussi longtemps que cette proposition resterait d’actualité.

« Personne n’a l’autorité morale de vendre ce qu’il ne fait que détenir en fiducie pour la prochaine génération », a déclaré la confédération dans un communiqué.

La CONCACAF et la Confédération asiatique de football (AFC) se sont jointes à la révolte, tandis que le directeur des opérations de la FIFA a déclaré à l’Associated Press que certains employés avaient le sentiment d’avoir été trompés par leur propre président.

Gianni Infantino a finalement retiré le projet et la FIFA a présenté des excuses officielles à ses membres au début du mois d’août. Pour l’UEFA, cela ne suffit pas.

La confédération affirme que ses conditions pour revenir dans les compétitions de la FIFA n’ont pas été remplies. Selon elle, le projet doit être totalement abandonné, accompagné de garanties juridiquement contraignantes assurant que la FIFA n’ouvrira plus jamais sa gouvernance ou ses compétitions à la propriété privée.

Les avocats de l’UEFA ont indiqué à la FIFA qu’ils « envisagent activement des actions en justice, un recours à l’arbitrage et/ou des plaintes auprès des autorités de régulation ». La confédération est même allée plus loin en déclarant vouloir mettre fin à la présidence d’Infantino, estimant qu’il a perdu la confiance du football mondial.

Il s’agit d’une contestation sérieuse et étayée de la gouvernance de la FIFA, et l’UEFA n’est pas la seule à soulever ces problèmes. Mais il convient de poser une deuxième question parallèlement à la première : pourquoi cette crise particulière est-elle devenue le moment où le football européen a décidé de fixer une limite — et pourquoi cette position a-t-elle suscité si peu de soutien en dehors de l’Europe ?

La réponse ne concerne pas uniquement les investissements privés ou la procédure suivie. L’opposition de l’UEFA à la direction prise par Infantino se construit depuis plusieurs années, principalement parce que cette orientation a progressivement redistribué l’influence au détriment de l’Europe.

L’UEFA s’est fortement mobilisée — et a obtenu gain de cause — contre le projet de la FIFA d’organiser une Coupe du monde tous les deux ans. À l’époque, le président de l’UEFA, Aleksander Čeferin, estimait que des tournois plus fréquents « dilueraient » la légitimité de la compétition.

L’UEFA s’est également opposée à plusieurs reprises à l’élargissement du format de la Coupe du monde. Pendant la Coupe du monde 2026 elle-même, l’UEFA a accusé la FIFA de « franchir une ligne rouge » à propos d’une décision arbitrale qu’elle contestait.

Pris individuellement, chacun de ces affrontements peut être interprété de manière relativement limitée. Mais considérés ensemble, ils décrivent une confédération qui passe depuis une décennie à résister à une direction de la FIFA déterminée à réduire l’emprise historique de l’Europe sur l’organisation, le financement et la gouvernance du football mondial.

Cette résistance a cependant rencontré peu d’écho au-delà des frontières européennes.

Lorsque le comité exécutif de la CAF s’est réuni à Rabat au début du mois d’août, il a réaffirmé à l’unanimité son soutien à Infantino — un bloc représentant plus d’un quart des membres de la FIFA.

La fédération argentine et la CONMEBOL ont laissé entendre qu’elles ne soutiendraient pas une offensive accélérée contre Infantino. Le Mexique, quant à lui, s’est démarqué du reste de la CONCACAF en lui apportant publiquement son soutien.

Tout cela ne permet pas de déterminer si les critiques spécifiques de l’UEFA concernant la gouvernance du projet FFE étaient justifiées — de nombreux observateurs, y compris certains au sein même de la FIFA, reconnaissent que le projet a été mal géré.

Mais cela laisse penser que la bataille autour de l’avenir d’Infantino ne constitue pas simplement un conflit autour d’un projet avorté.

Elle représente également une bataille par procuration sur la question de savoir si le centre de gravité institutionnel du football continue de se déplacer loin du continent qui l’a contrôlé le plus longtemps.

Et l’UEFA, plus que toute autre confédération, semble déterminée à empêcher ce déplacement avant que son propre calendrier électoral — et celui d’Infantino — n’arrive à échéance en mars.

Correspondance particulière